
Turuun & Benih

Lore
18 février 2026
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Elle repense parfois à Amorgand, à ses eaux laiteuses, aux fleurs de lotus qui bourgeonnent à leur surface quand vient la saison des mues… Elle se réveillait au son des voiles claquant au-dessus de son esquif. Elles ne servaient plus, bien entendu. La goélette avait été surélevée sur un ponton. Mais elles continuaient de se gonfler au moindre vent, comme des pétales blancs et roses de magnolias. À l’aube, marchands, pêcheurs et promeneurs déposaient des offrandes sur la jetée, et Turuun prenait un soin particulier à les emballer dans des feuilles de bambou. Puis elle les plaçait sur de grands nénuphars, avant de les regarder dériver vers la berge, en direction du sanctuaire sur lequel elle veillait. Sur lequel un autre Muna veillait désormais.
Il y avait là, dans cette paisible existence, une douce léthargie cerclée de brumes. Elle aurait pu y demeurer jusqu’au terme de sa vie. Sa peau était déjà ridée et ses mains noueuses quand Rin est venue la trouver. Elle s’était résolue à ne plus faire de vagues, en miroir aux eaux indolentes du lac. Mais cette rencontre l’avait sortie de sa torpeur. Rin était une enfant joyeuse et curieuse, et bien sûr, elle s’était prise d’affection pour la jeune fille, aussi tête en l’air que fantasque. Pour autant, c’était la Chimère qui l’avait décidée à reprendre son bâton de marche, qu’importent ses jointures douloureuses et sa résilience amoindrie. Turuun lui avait parlé du Musubi. Elle avait longuement hésité à le faire. Puis, quand les mots avaient commencé à couler, elle n’avait pas pu s’arrêter. C’était comme un barrage qui cédait enfin. Il n’était plus possible d’endiguer les flots.
Tant de souvenirs, et tant de regrets. Tant d’espoirs trahis. Elle ne se souvenait pas exactement quand Parisa était arrivée au Refuge de l’Écorce. Elles avaient sensiblement le même âge, mais ce qui était certain, c’est que son talent et ses connaissances dépassaient de loin les siens. Mais c’est surtout son rêve qui l’avait choquée. Elle l’avait trouvé si ambitieux, si radical. Et en même temps, la seule évocation de cette possibilité était outrageuse et vertigineuse : reproduire le lien entre Kaibara et Niavhe, faire renaître l’étincelle qui avait donné naissance aux Muna… Cela faisait quelque temps déjà que les Aînés s’en étaient rendu compte, même s’ils préféraient ne pas l’évoquer, ou seulement à voix basse, dans le recueillement de leurs assemblées. Ils espéraient probablement que la tendance s’inverse naturellement.
Année après année, de moins en moins d’enfants naissaient avec un don, ou même la perception du Skein. Ce n’était pas un effondrement brutal, bien loin de là, mais une lente érosion. Comme descendre la douce pente d’une colline. Certains avaient émis l’hypothèse que cela était lié à la maladie du Fuseau. D’autres blâmaient l’industrialisation grandissante de la Péninsule. Mais pour Parisa, il s’agissait de raviver l’étincelle primordiale qui avait vu l’émergence de la Faction. Comme elle, Parisa était une femme mûre, et même si nul ne savait vraiment d’où elle venait — des rumeurs disaient de la lointaine Suspira, ou même de Caecaster — il était certain qu’elle avait une grande expérience du vivant. "La vie trouve toujours un moyen d’éclore", disait-elle souvent.
Turuun ne sait toujours pas ce qui la convainquit de lui prêter assistance. Peut-être était-ce simplement l’amitié naissante entre elles. Ou bien l’envie — bien narcissique — de marquer l’Histoire. Les débuts furent laborieux, pour le moins qu’on puisse dire. L’union de Niavhe et de Kaibara n’était au mieux qu’une légende, et elles n’avaient pour guides que l’instinct et l’intuition. Ce n’est qu’après de longs mois de frustration et d’échecs que Turuun découvrit que Parisa avait, sans l’en informer, lancé de viles expérimentations. Par hybridations successives, elle avait créé de nouvelles souches du Nifir, moins virulentes, et s’en était servie pour façonner des formes de vie composites, des associations chimériques. Turuun fut révulsée en voyant ce qui n’était qu’un cabinet d’horreurs, des êtres contre-nature qui n’auraient jamais dû voir le jour. Mais Parisa se contenta de secouer la tête. Pour elle, les créatures mythologiques étaient par essence le résultat de tels croisements, de tels métissages.
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Turuun se laissa convaincre, même si elle en garda une boule au ventre. Parisa avait usé du Skein pour bouturer des êtres vivants entre eux. Mais ce qu’elle essayait de faire était de lier deux âmes sans qu’il y ait fusion des deux consciences. De plus en plus, Parisa pensait que l’union de Niavhe et de Kaibara n’était pas la source de la création des Muna, mais un épiphénomène, une résultante, un produit dérivé. Le lien entre la jeune fille et le Léviathan n’était pas mystique, mais manufacturé. Son origine était indéniablement artificielle, issue d’une volonté. Et tous ces tests, bien que répréhensibles, n’avaient eu pour intention que de le prouver.
Elles auraient pu chercher la solution toute leur vie sans jamais la trouver, n’eût été la venue inopinée d’Avkan. C’était encore un jeune homme, à l’époque, avant qu’il ne soit élu Basileus. Il ne faisait partie d’aucune Faction, et peut-être était-ce pour cela que son hypothèse vint si aisément. Il existait un autre moyen que le Skein pour connecter deux êtres, un procédé que l’Ordis avait appris à maîtriser depuis de longs siècles déjà. Il faisait évidemment référence au Gestalt et au fait que, par le filtre de la Coalescence, il était possible de générer l’unité tout en préservant l’individualité des êtres. C’est armées de cette réalisation que les deux Muna parvinrent à simuler un tel lien, en répliquant les effets escomptés au lieu de les régénérer.
La suite est connue de tous. Le Musubi fut révélé au monde, et le rituel partagé avec d’autres Muna. Près de dix ans après leur percée, il fut réalisé "pour la première fois" entre un Altérateur et une Chimère. Mais déjà, Turuun avait le sentiment que leur découverte leur échappait. Elle avait été politisée, détournée de son but initial pour servir une cause. Et qui plus est, elle avait de plus en plus la désagréable impression que quelque chose ne tournait pas rond, qu’elle avait été utilisée pour parvenir à ce résultat. Avait-elle été manipulée ? Qu’en était-il de Parisa ? Et quand Bai Shan-shu et Zéphyr prétendirent se lier lors d’une parodie de cérémonie, il lui apparut clair comme de l’eau de roche que tout n’était que faux-semblants. Ils constituaient déjà un Exalt lorsqu’ils se présentèrent tous deux au Refuge de l’Écorce, même si c’était une forme imparfaite et rudimentaire.
C’est pour toutes ces raisons que Turuun quitta Kirighai pour s’établir aussi loin que possible, au sein des Hautes-Terres de Nutsuwa. Cet exil volontaire, et les nombreuses années qui suivirent, furent nécessaires pour retrouver un semblant de sérénité. Jamais elle ne revit Parisa. Et quand Rin se présenta sur le pas de sa porte, c’était comme si la destinée venait enfin toquer de nouveau. Elle semblait prête, désormais, à faire face à son passé et à assumer sa part de responsabilité, à faire fi des anciens démons. Elle forma de nombreux Exalts et tissa un lien avec son propre Alter Ego. Par ce biais, elle expérimenta ce qu’elle avait toujours effleuré sans s’y exposer. Et par ce lien, par la présence de Benih dans son âme, elle fit enfin la paix avec elle-même.
Quand vint le message d’Arjun Chainani, demandant que l’on apporte un fruit du Fuseau aux Corps expéditionnaires, elle demanda à faire partie du voyage, en sachant très bien que ce serait son dernier. Ils avaient trouvé un autre arbre-monde, disait-on, lui aussi stérile, comme le Fuseau. Les botanistes Muna et Axiom voulaient essayer de croiser leurs fruits pour peut-être aboutir, qui sait, à un spécimen fertile… Là encore, une hybridation. Cette idée semblait avoir marqué sa vie de son sceau. En vérité, elle ne savait pas clairement si ce souhait était motivé par une envie personnelle, par l’instinct migrateur de Benih ou par son inclination naturelle à regagner le Tumulte. Quand elle en faisait le compte, les raisons étaient nombreuses : veiller sur Rin, renouer avec son moi passé — qu’importent les désillusions et les rancœurs — et peut-être plus que tout, voir de ses yeux l’aventure qu’elle avait contribué à lancer, il y a si longtemps.
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