
Treyst & Rossum

Lore
8 février 2024
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À chaque fois qu'il se réveille le matin en fixant le plafond de sa chambre, il se rappelle les longs mois où il était prisonnier de son lit, incapable d'en sortir par ses propres moyens. Il se rappelle la douloureuse angoisse, son estomac qui se noue. Si aujourd'hui, il n'a qu'à récupérer les piles de Kelon sur leur station de charge pour regagner l'usage de ses jambes, il se souvient toujours de la pénible expérience de voir ses membres inertes, sans pour autant ressentir réellement leur présence. Le rituel est toujours le même : il insère les piles dans sa colonne vertébrale et patiente, jusqu'à ce que des picotements remontent le long de ses nerfs et qu'il soit en mesure de contracter ses orteils.
Puis il pose les pieds sur le sol, éprouve leur stabilité. Une fois qu'il se sent prêt, il se redresse en s'appuyant sur la rambarde de son lit, fait quelques pas pour réchauffer ses muscles engourdis. La remontée est longue depuis sa chambrée jusqu'à l'Athanor, le technocentre de la Fonderie. Il fait régulièrement des pauses pour masser ses cuisses et ses mollets, prend les chariots élévateurs dès qu'il le peut. Il y a quelques années, sa condition l'emplissait d'une rage silencieuse qui attendait la moindre occasion pour affleurer hors de lui. Combien il détestait sa vie, son corps diminué... Mais aujourd'hui, il est en paix avec lui-même, même s'il doit composer en permanence avec la douleur et les changements d'humeur qui vont de pair.
Ils étaient deux rêveurs au sein du Kurung, la caserne militaire de la capitale : Paju et lui, deux moins-que-rien qui avaient toutefois de grandes ambitions. Comme les autres pupilles d'Asgartha, ils se réveillaient aux aurores, au son des trompettes, et regardaient les cadets de l'Aegis s'entraîner dans la cour tandis que le Soleil se levait. Ils passaient à côté du Petit Tribunal pour aller au réfectoire, engouffrant leur petit-déjeuner avant d'entamer leur journée de corvées. Et comme tous les pensionnaires de l'orphelinat, ils espéraient que quelqu'un vienne les chercher. Une famille, ou peut-être même une Faction. Mais Treyst et Paju n'étaient pas de ceux qui se distinguaient en quoi que ce soit.
Ils n'avaient aucune affinité naturelle avec l'Altération. Ils étaient bien trop gringalets pour les Bravos ou l'Ordis. Leurs talents artistiques étaient proches du néant... Ils avaient aussi signé un pacte : s'ils quittaient le foyer, c'était ensemble et pas autrement. C'est forts de tous ces constats qu'ils jetèrent leur dévolu sur l'Axiom, dont les examens d'entrée étaient beaucoup plus permissifs que ceux des autres Factions. Et Paju... son rêve était de voler. Peut-être devenir pilote de ligne et sillonner Asgartha, ou bien pilote d’airship, fondant en formation serrée contre de terribles Léviathans. Ils passaient de nombreuses heures à regarder les zeppelins et les aérodynes s'envoler depuis l'aérogare, à contempler le défilé des aérostats au départ de l'altiport vers les autres régions de la péninsule. Parfois, ils pouvaient voir des airships décoller depuis l'Arsenal, vrombissant à toute berzingue. Au fil des années, le rêve de Paju était aussi devenu celui de Treyst.
Quand ils furent en âge de postuler en tant qu'apprentis au sein de l'Axiom, ils furent envoyés à la Fonderie. Ils avaient appris tout ce qu'ils pouvaient au sein de l'orphelinat sur tout ce qui portait sur les sciences techniques. Travailler en apprenant au sein du Bastion Axiom était éreintant tant la cadence était folle. Il y avait les cours théoriques et pratiques le matin, les rotations au sein des équipes d'ouvriers l'après-midi et certains soirs... Quand ils revenaient au dortoir à la nuit tombée, ils s'effondraient sur leur paillasse, exténués. Mais ils tinrent bon, en grande partie grâce à l'entrain permanent de Paju. Pour lui, chaque jour était une aventure. Et de plus, ils pouvaient parfois faire un détour par le hangar pour voir des aérodynes, des nefs volantes... À ses yeux, c'était le paradis.
C'est ce même entrain qui leur permit d'atteindre l'objectif qu'ils s'étaient fixé. Paju était devenu pilote, et Treyst, même s'il avait été recalé à cause de sa vue légèrement défaillante, avait pu décrocher un poste de navigateur. Quand ils s'élancèrent dans le ciel pour la première fois, ils coupèrent un moment les lignes de communication. Juste un bref instant, bien entendu, mais assez pour exulter de toutes leurs forces et crier leur joie de tout leur saoul. Tout s'enchaîna ensuite très rapidement. Ils furent sélectionnés pour intégrer le contingent aéronaval de l'Axiom, puis pour être incorporés au sein du Fulcrum, la branche de la Faction dévolue aux Corps expéditionnaires... Mais le rêve allait virer au cauchemar.
Lors d'une simple mission de reconnaissance topographique, leur aérodyne fut chargé de survoler la côte pour effectuer des relevés. Mais une soudaine brume les surprit pendant qu'ils cartographiaient le terrain. Alors qu'ils rebroussaient chemin vers Asgartha, des appendices jaillirent des eaux et cherchèrent à agripper l'appareil en plein vol. Paju esquiva les tentacules, essayant de gagner plus d'altitude. Mais l'un d'entre eux frappa le transport de plein fouet, explosant le pare-brise et déchirant la coque blindée. Dans un effort désespéré, Treyst parvint à ramener l'aérodyne sur le territoire asgarthi. Mais l'avion s'écrasa sur une plage sans qu'il puisse le ramener à destination.
Quand il se réveilla quelques jours plus tard, il découvrit l'étendue et la sévérité de ses blessures. Son dos avait été brisé, de même que ses jambes et l'un de ses bras. Il était couvert de contusions et de plaies... Quand les médecins lui révélèrent qu'il ne marcherait sûrement plus jamais, ce fut comme un coup de poignard dans le cœur. Mais le coup fatal fut de découvrir que son ami de toujours n'avait pas survécu à l'incident. Dans le brouillard de son esprit, il comprit quelques bribes. Que leur aérodyne de reconnaissance avait été attaqué par le Kraken, le Léviathan qui sévissait au-delà des murs d'Asgartha. Que leur transport avait subi de multiples avaries, dont la perte de leurs deux moteurs... Mais il n'entendait qu'à moitié, comme s'il était resté prisonnier des brumes depuis ce jour maudit.
Il passa de nombreuses semaines alité, les yeux perdus dans le vide, comme s'il était mort. Et quelque-chose en lui était véritablement mort ce jour-là. Sa convalescence fut lente et pénible. Chaque jour, des infirmiers prenaient soin de ses membres absents et atrophiés, le hissaient sur une chaise roulante pour le promener dans les jardins du Caduceus. Mais son esprit était ailleurs, revivant sans cesse le désastre. Un jour, quand il le put, il utilisa son Construct pour ramener l'Eidolon de Paju. Le jeune homme se matérialisa, fidèle à lui-même, pour essayer de remonter le moral de son ami. Mais ce n'était là qu'une image-fantôme, un reliquat qui se dissipait dès que le Mana qui lui avait été insufflé se dissipait. À chaque fois que l'Eidolon se désincarnait, Treyst pleurait à chaudes larmes. Il hurlait face au monde, criait à en perdre la voix...
Pourtant, c'est cette présence fugace qui ramena progressivement Treyst à la vie. Il était là durant ses séances de rééducation, quand il posait un pied devant l'autre en suant à grosses gouttes. Il était là quand il tombait, le poussant à se relever. Sa main se posait sur son épaule quand il pleurait au milieu de la nuit, après avoir rêvé qu'il était en train de courir... Il était là pour l'écouter quand il vociférait contre son existence et le monde tout entier. Il était là. Juste là. Et il serait toujours là, tant que Treyst aurait besoin de lui... Paju avait toujours été son meilleur ami, son grand-frère, le moteur de sa vie. Mais maintenant, c'était à lui de prendre les rênes. Il lui devait bien ça. C'est ce qu'il voulait. Ce qu'il aurait voulu.
Grâce à une Greffe, Treyst retrouva un usage partiel de ses membres. Durant son hospitalisation, il vit bien d'autres individus dans le même cas que lui, vivant le même cauchemar, les mêmes épreuves. Quand il fut autorisé à quitter le Caduceus, il postula au département de la Fonderie s'occupant de manufacturer les Greffes. Focaliser son attention sur leur fabrication l'empêchait de se focaliser sur la douleur permanente. Pendant presque une dizaine d'années, il se réfugia dans cette routine. Travailler sur les prothèses, c'était aider les autres, les soulager de leurs maux. Et peut-être que quelque-part, il cherchait aussi à se soulager lui-même.
On l'appelait encore pour renforcer les effectifs des équipes de réparateurs de l'aéronavale, mais côtoyer ses anciens camarades était devenu une torture tant l'absence de Paju y était flagrante. Mais à force de se plonger dans le travail, Treyst commença à se faire un nom au sein de la Faction. Bien sûr, on racontait son histoire à voix basse, quand ceux qui savaient étaient questionnés sur la présence permanente de l'Eidolon Paju à ses côtés. Mais en dehors de cette facétie de façade, beaucoup en étaient venus à louer ses capacités techniques, et sollicitaient son attention sur d'épineux problèmes mécaniques ou énergétiques. Et il en était reconnaissant. C'était mieux que de se morfondre au sein de ses appartements, avec pour seuls amis ses fidèles Scarabots...
C'est durant l'une de ces nuits de solitude qu'un mage Yzmir vint le trouver. Le Forge-Esprit Umenzi manifesta Frankenstein — tout du moins une version Yzmir de l'Eidolon — pour que ce dernier lui propose un marché. Des mages et des ingénieurs Axiom avaient formé une alliance atypique, dans le cadre d'un projet tout aussi insolite. Ils travaillaient de concert sur la possibilité d'incarner durablement des Eidolons au sein d'Automates de métal, en utilisant le Kelon en lieu et place du Mana habituellement usité. Treyst pondéra la proposition sous de nombreux angles. Mais plus il y réfléchissait, plus son esprit se mettait à considérer la faisabilité de la chose plutôt que les problèmes d'éthique qui y étaient associés.
Ramener Paju à la vie et lui offrir une nouvelle chair, même si cette dernière était faite de métal. Était-ce à sa portée ? Serait-ce véritablement lui, et non une simple projection de ses souvenirs ? Il rumina ces questionnements durant de longues semaines, mais l'envie était trop forte. En fin de compte, il invoqua Frankenstein pour lui signifier son accord. Il étudia longuement les Automates, ces androïdes mis au point par Sierra. Il analysa Coppélia, l'Eidolon qui avait servi de modèle à ces robots anthropomorphes. Mais ce qu'il avait à construire présentait un défi bien plus relevé. Il devait élaborer une enveloppe à même de capter l'essence d'un Eidolon et de la garder en elle sur une longue période...
Toutes les pièces du puzzle étaient pourtant présentes : un Construct en lieu et place d'un cerveau, un noyau de Kelon en remplacement du cœur, un corps artificiel pour servir d'hôte... La solution vint du Heka, la discipline d'Altération de l'Ordis. En utilisant leurs Glyphes, Treyst pouvait créer des sortes de chaînes psychiques, qui s'ancraient au sein des Eidolons pour les contraindre à rester enfermés. Quand il présenta le résultat de ses recherches, Frankenstein sembla satisfait des perspectives. Décision fut prise de passer à la pratique, pour confirmer la viabilité de cette théorie.
Treyst utilisa un Automate des plus sommaires, un prototype abandonné de l'atelier de Sierra. Il travailla de longs mois aux côtés d'érudits Ordis, de sorciers Yzmir, dans le but de façonner une machine suffisamment puissante pour procéder à cet appairage. Quand ils furent enfin prêts, Treyst matérialisa Paju, et il appuya sur le bouton. Mais rien ne fonctionna comme prévu. La machine se mit à rugir, tandis que le Kelon exhalait de terribles effluves de Mana. La réalité toute entière sembla pulser et se tordre autour d'eux. Tout à coup, le monde sembla se déchirer. Bien trop tard, Treyst s'aperçut que c'était une singularité de Tumulte qui était en train de germer au sein de son atelier. Il se précipita sur le levier d'arrêt d'urgence, l'activa en hâte en voyant des rayons fuser hors de la machine et frapper les parois de la salle d'expérimentation.
Quand la machine s'éteignit, une soudaine pénombre succéda à la tourmente. Treyst regarda avec soulagement la singularité se résorber, tandis que ses assistants lançaient des regards hébétés autour d'eux. Des étincelles crépitaient çà et là, une fumée âcre emplissait l'air... Suspectant un échec, il approcha de l'Automate pour voir à quel point il avait été endommagé. Le robot s'activa à cet instant, gesticulant de manière désordonnée. Il tomba à la renverse, chercha maladroitement à se redresser. C'était comme si la conscience qui était entrée essayait de mouvoir ce corps qui n'était pas le sien. Paniquée, la créature se réfugia dans un coin de la pièce. Ce n'était pas Paju qui avait pris place en son sein, mais quelque-chose qui n'aurait pas dû être là...
Treyst mit de longues semaines à comprendre ce qui s'était passé. Il découvrit avec stupeur qu'une Chimère avait pris possession de l'Automate. Elle avait été déracinée par son expérience, et s'était retrouvée bloquée dans cette enveloppe de métal par sa faute. Chaque jour, Treyst venait trouver la créature pour passer du temps avec elle. Il lui parlait d'Asgartha, cherchait à la rassurer. Peu à peu, une complicité naquit entre l'ingénieur et la Chimère, et cette connivence se mua en amitié. Rossum — le nom que Treyst donna à l'être hybride — était loin d'être farouche. Il était curieux de tout, prompt à découvrir tout ce qu'il lui montrait... Comme un enfant, il aimait jouer, s'émerveillait de tout.
Sa présence devint un rayon de soleil dans la vie de l'ancien navigateur. Il pouvait passer des après-midi entiers à ses côtés, à le regarder appréhender le monde qui l'entourait. Les arbres, les immeubles, les jouets et les livres d'images... Mais Treyst pouvait aussi sentir grandir en lui une inconsolable nostalgie. Celle d'avoir été ravi à son foyer... Un jour, face à son attitude abattue, il se fit la promesse de remuer ciel et terre pour le ramener chez lui, où que cela puisse être. Et pour cela, il allait devoir dompter son corps, ce qu'il était devenu bien malgré lui. Dans un coin de la pièce, l'Eidolon de Paju souriait. Grâce à Rossum, il avait trouvé une nouvelle raison de vivre, une nouvelle raison de se battre.