Le Peuple de l’Hiver

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  • 29 janvier 2025

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393 AC

La rudesse du climat local est peut-être problématique pour nous autres, êtres habitués à des biotopes plus doux et indulgents, mais de nombreuses formes de vie ou entités sentientes ont au contraire bénéficié de cette rigueur indélébile. Morses, narvals, ours et renards polaires, rennes et caribous y ont élu domicile. Les vieilles légendes racontent que ces animaux étaient confinés aux extrémités du globe terrestre, et il est donc possible qu'Asgartha soit en fin de compte située non loin de ces contrées arctiques. Néanmoins, il y a une autre théorie possible : qu'à l'instar des Nomades du Tumulte, cette faune ait migré jusqu'ici — peut-être en suivant l'idée de l'hiver — et ait fini par s'y établir durablement. Il est intéressant d'étudier leur comportement général. Bien entendu, il existe dans cet écosystème un fonctionnement de prédation. Les léopards des neiges se repaissent de macareux ou de manchots, les orques s'attaquent aux phoques, les guillemots fondent sur les crevettes des glaces... Mais il a été remarqué qu'en notre présence, certains prédateurs se mettent à défendre ce qui serait normalement leurs proies contre nos intrusions. Comme s'il y avait entre eux un accord tacite, une concorde, pour réemployer le pacte qui sous-tend la société Asgarthi. C'est pourquoi nous avons commencé à appeler la faune endémique le Peuple de l'Hiver, car elle semble avoir développé une conscience pseudo-sociétale. Les ours et les harfangs prennent naturellement un rôle de protection, et les pingouins et les pinnipèdes coopèrent pour s'assister mutuellement. C'est un comportement bien étrange qui pourrait sous-entendre l'émergence d'une hiérarchie sociale inter-espèces... Est-ce la nécessité qui a contraint ce fonctionnement ? Est-ce autre chose ?

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Les Magpengs


Croisement de pie et de pingouin, le magpeng, ou pingpie, est un animal hybride qui semble avoir hérité des caractéristiques de ces deux espèces. Incapable de voler, il claudique de façon maladroite sur ses pattes, mais est devenu expert dans l'art de glisser sur la neige ou la glace. Cet aérodynamisme se retrouve dans l'eau, où il nage avec une virtuosité hypnotique. Néanmoins, ses nageoires étant pourvues de plumes et plus longues que celles de simples pingouins ou manchots, il a la capacité de bondir avec beaucoup plus d'amplitude que ses cousins arctiques. En échange, il a gagné le comportement des pies voleuses et leur attrait pour tout ce qui brille. Il ne faut donc jamais laisser un magpeng sans surveillance. Faute de quoi, il aura tôt fait de saccager le camp à la recherche de tout objet de valeur, dans l'unique but de venir grossir son monticule de bibelots subtilisés.

Les Crevettes des Glaces


Aussi à l'aise dans l'air que sous l'eau, les crevettes des glaces sont plus claires que leurs cousines strictement aquatiques. Leur chair est parcourue de reflets bleus, et prend une teinte opaline à la cuisson. Quand elles sortent de l'eau, elles conservent le même mode de déplacement, grâce à l'oscillation de leurs péréiopodes, mais aussi par le biais de battements de leurs pléopodes, comme toutes les autres espèces pélagiques. Nous avons vu de nombreux animaux se nourrir occasionnellement de ces crevettes, que ce soit des oiseaux ou des créatures terrestres. D'après les premières analyses, leur capacité pour le vol émane d'une veine d'Aérolithe qui court sous leur carapace, de leur rostre jusqu'à leur telson.

Les Hakupopo


Lorsque la neige tombe dru, il n'est pas rare de voir se mélanger aux flocons de petits êtres sentients, que les premiers observateurs Muna ont appelés les Hakupopo. Ces boules duveteuses qui dérivent dans l'air comme des aigrettes de pissenlits — mais sans que les akènes ne s'en détachent — tapissent parfois les vallons, se confondant avec la neige. Toutefois, elles s'écartent sur notre passage, comme un tapis mouvant, ou bien se mettent à voleter comme pourraient le faire les méduses lunaires du Kadigir. Des naturalistes Muna et Axiom ont été déployés pour étudier la faune et la flore du Storvhit. Ce que nous savons, c'est que les Hakupopo se sont parfaitement acclimatés à ce lieu, et d'autres espèces ont dû faire de même.

Carnet de route de Saskia,
Naturaliste Muna
393 AC, 29 janvier