
La Chasse

Récits
23 décembre 2025
Temps de lecture
393 AC
Vert.
Dès que la loupiotte change de couleur, je m'élance sans hésitation de la rampe arrière. Peu importe le vide. Peu importe l'enjeu ou l'adversité. Je bascule en avant, avalée par l'immensité du ciel tandis que ma sangle se décroche du rail d'arrimage. Tout ce que j'entends, c'est le sifflement de l'air à mes oreilles. Je jette un rapide coup d'œil en arrière, pour voir mes gars sauter à leur tour à la queue leu leu. Puis je me stabilise, serrant mes bras contre mon corps pour prendre une position aérodynamique, lance brandie de façon à ce qu'elle transperce l'air devant moi. Je laisse le poids de sa pointe me tirer vers le bas…
On avait répété la manœuvre des centaines de fois, que ce soit à l'entraînement ou contre d'autres Léviathans. C'était devenu un automatisme, un réflexe martelé dans le corps. Plus besoin de réfléchir. Juste de lâcher la bride.
Je tombe comme une pierre.
Bien au-dessus des nuages, j'ai tout d'abord l'impression d'être suspendue dans l'azur. Je sens le vent me fouetter, m'opposer sa résistance. Je sens le frottement de l'air contre mes vêtements, la vibration cacophonique des courants aériens parcourir mon corps. Mais plus j'approche des nuages, plus je prends conscience de ma vitesse. Je consulte brièvement mon altimètre, et vois l'aiguille s'emballer, faisant le tour du cadran à répétition. J'ai dépassé la vitesse de piqué des aigles royaux et des faucons pèlerins... et j'accélère encore.
La couverture nuageuse approche, et à travers, je commence à apercevoir ma cible. Je serre les dents. Lors de mon dernier saut, nous avions repoussé l'incursion d'Alelo à coups de lances explosives. Mais le Léviathan-Murène était plus curieux qu'agressif. Quelques déflagrations avaient suffi à l'éloigner du convoi qu'il suivait. Mais cette fois... Cette fois, ce sera différent.
Tandis que j'éventre les nuages, mon masque se couvre de gouttelettes qui strient ma visière. Le Léviathan se dévoile par intermittence. Mes doigts gantés se crispent sur la hampe de ma lance. Ma haine est comme une flamme qui menace de me ronger de l'intérieur. Mais je ne dois pas la laisser me consumer. Je ne dois pas laisser sa clarté m'aveugler. Au contraire, je dois la faire mienne. La canaliser. L'utiliser.
Il dérive dans le ciel, glissant au-dessus de l'île suspendue tel un cerf-volant. Mais peu importe la grâce de son vol, tout ce qu'il veut, c'est notre perte. Je me sens sourire sous mon casque. Il est temps de lui rendre la monnaie de sa pièce. En fin de compte, il n'y a qu'une seule vérité : c'est lui ou nous.
Halua.
Des explosions fleurissent dans son sillage ou sur son chemin, tandis que le cuirassé Tempest tire ses salves en direction du monstre. Les batteries balancent tout ce qu'elles peuvent. D'où je suis, à des kilomètres de distance, elles m'apparaissent plus comme des feux d'artifice que des tirs d'artillerie. Mais je sais qu'elles n'ont pas pour but d'être efficaces. Juste de le mettre en rogne.
Je vérifie mon vecteur d'interception, et fais signe aux autres de se préparer. Il est temps de freiner. La synchronisation doit être parfaite pour que le plan fonctionne.
J'étends mes bras et mes jambes pour décélérer, avec en ligne de mire le creux qui se dessine au sein de l'archipel flottant. Le VEA Tempest et Halua s'y dirigent en louvoyant entre les atolls fragmentés, et nous allons lui tomber dessus à cet endroit-là précisément, en azimut brutal.
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La stratégie était simple, et très similaire à celle qui avait été employée avec le Kraken : dans un premier temps, trouver le Léviathan et le provoquer ; l'attirer dans le guet-apens ; resserrer l'étau sur lui... Elle avait fait ses preuves en Caer Oorun, en tout cas pour la première partie. Et sans surprise, Halua avait mordu à l'hameçon. L'occasion était trop belle. Il allait en avoir pour son compte.
J'étrécis les yeux. Une lumière clignote par intermittence à bord du cuirassé, en morse. C'est probablement Maanus, qui nous donne les dernières consignes. Il avait embarqué sur le Tempest pour repérer le Léviathan, mais aussi pour coordonner l'attaque depuis le pont. Je décrypte son message tout en chutant, et prends note mentalement de la trajectoire à adopter, ajustant mon cap en conséquence.
La dernière ligne droite…
Cinq…
Le cuirassé dépasse le bord de l'île, frôlant la crête rocheuse de quelques mètres seulement. Brusquement, au terme d'une manœuvre plus qu'osée, il change sa course et entame un brusque plongeon vers la Mer de Tumulte.
Quatre…
Halua se précipite à sa suite, aveuglé par sa propre furie. Le battement de ses immenses ailes écarte de petits îlots flottants pour les envoyer se fracasser les uns contre les autres.
Trois…
Depuis son pont supérieur, le Tempest éjecte rangées après rangées de barils d'Aérolithe. Les capsules s'élèvent à la verticale, et s'épinglent dans l'air alors que leurs bouées automatiques se déploient.
Deux…
D'une simple pression sur la hampe, j'enclenche ma lance à propulsion kélonique, et l'envoie en direction des mines. Je suis rapidement imitée par tous les lanciers. Les réacteurs s'allument, et les projectiles filent vers leurs cibles dans un panache de fumée ardente.
Un…
Halua passe juste en dessous du champ de charges explosives.
Contact.
Si quelques lances manquent leur cible, d'autres touchent, et en nombre suffisant. Une mine explose immédiatement à l'impact, puis une autre et une autre, quasiment en simultané. Bientôt, une réaction en chaîne se propage, crépitant comme un chapelet de pétards lors d'une kermesse. Un bouquet de déflagrations éclot au-dessus du Léviathan, le forçant à plonger.
Un à un, nous activons nos parachutes, ballottés à la fois par le remous de la voile qui se gonfle et par les turbulences des ondes de choc successives.
Le bruissement de la voile au-dessus de ma tête…
J'ôte mon masque, et marmonne quelques prières. On a fait ce qu'on devait faire. Il reste juste à confirmer. Mes yeux se tournent vers le Tempest, qui met les gaz pour déguerpir aussi vite que possible. Halua, quant à lui, est poussé vers le fond de la dépression, vers le piège qu'on lui a concocté. Je chuchote mes suppliques. Faites que ça marche, faites que ça marche…
Même s'il tente de remonter, le Léviathan doit décrire un ample arc… Tout droit dans la gueule du loup. Cela fait des semaines que les remorqueurs y acheminent les stocks d'Aérolithe que les Axiom ont miné dans le Quadrant Pelagonia. Plus d'un kilotonne de matériau instable, prêt à péter à la moindre étincelle. Leurs experts en démolition y ont soigneusement planté leurs charges. Ne reste plus qu'à appuyer sur le…
Flash.
Cela commence par une simple étincelle silencieuse, intense et redoutable. Mais la fulgurance ne s'arrête pas là. Elle engloutit dans sa lueur quelques îles, les désintégrant sur son passage. Le souffle de la déflagration vitrifie les arêtes rocheuses... C'est comme la naissance d'un astre, et je dois détourner les yeux pour ne pas me brûler les rétines.
Va falloir s'accrocher.
Submergée de lumière, je tâtonne pour trouver ma lanière d'éjection, et tire dessus en hâte. Mon premier parachute se détache juste avant que l'impact ne me percute. Je me sens soudain projetée en arrière, et tout ce que je peux faire, c'est garder les yeux fermés et serrer les dents, en me recroquevillant en position fœtale pour ne pas être déchiquetée.
Je ne sais pas combien de fois je tourneboule sur moi-même avant de pouvoir me stabiliser, essayant tout du long de garder le contrôle de ma respiration syncopée. Je finis par ouvrir les yeux, tandis que la surface de l'archipel approche à vitesse grand V. Mais mon attention est tournée vers le champignon de flammes qui continue de se déployer en corolle tout en roulant à la surface des îles…
Je guette la moindre trace du Léviathan, mais ne discerne que la fournaise. Un de moins…
Tout à coup, une gigantesque forme crève le rideau de feu, jaillissant comme une bête tout droit sortie des enfers. Halua est blessé, tailladé de toutes parts. Mais ça n'a pas suffi. Je hurle de rage en le voyant s'élever de nouveau, auréolé de traînées ardentes.
On avait paré à cette éventualité, en mettant en place une dernière ligne de défense. Je vois les chasseurs se regrouper, brandissant leurs lances à impulsion... Mais est-ce que ce sera assez ? Je me mets à repenser à ce qu'a dit Basira. Au poids de la responsabilité... Je ne peux pas me résoudre à l'échec. Je ne peux pas croire que je les ai tous menés à leur perte…
Je sens mon ventre se nouer. Quelque part en moi, une enfant est en train de pleurer. Je sens l'étreinte de la culpabilité, celle d'avoir cru à des contes de fées. Je vois soudain le visage de mon frère, alors qu'il contemple des dessins anthropologiques. Son sourire innocent. Je sens les larmes brouiller ma vision, et tente de changer ma souffrance en hargne. Mais le désespoir me tire vers le fond. Étais-je encore cette enfant qui croyait à des sornettes ? Avais-je entraîné tous ceux qui avaient cru en moi vers une mort certaine ?
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Je ne peux m'y résoudre.
Je parviens soudain à me ressaisir. Je suis la chasseresse. Je suis celle qui sonne l'hallali. Je souffle sur la braise qui m'anime, et attise ma flamme.
Non. Je le refuse.
Je suis la chasseresse, et je tiens en main mon javelot. Je suis la chasseresse, et je chevauche mon destrier. Mes doigts se resserrent sur ma lance kélonique, qui s'active en vrombissant. Sous mes pieds, je sens la résistance de ma planche, et trouve mes appuis tandis que les réacteurs s'allument. Par l'Avgrunn, je suis la chasseresse, et de ce fait, j'en ai les attributs. Épieu et monture. Par l'Altération, je les convoque à moi.
Je me mets à chevaucher les vents comme on glisse sur les vagues. Droit sur le monstre à occire. C'est lui et moi, désormais. Un face-à-face entre le chevalier et le dragon.
Mais alors que je m'apprête à assener mon dard, une autre silhouette émerge de la fumée en étendant ses ailes, gigantesque ombre de jade et d'émeraude. L'oiseau caparaçonné déploie ses plumes armurées, bloquant ma route et me forçant à retenir mon coup.
Je dévie ma course au dernier moment, frôlant le volatile cuirassé. Je me retourne, hésitant entre stupeur et hostilité, juste assez pour voir le jeune berger se cramponner sur son dos. L'espace d'une fraction de seconde, nos regards se croisent — d'un côté la panique, de l'autre l'incompréhension —, avant que l'oiseau minéral ne replie ses ailes et se laisse choir, pour éviter la charge du Léviathan.