
L’Exil

Lore
11 mars 2026
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394 AC
Durant les premières semaines, dialoguer avec les Reka n’a pas été une tâche aisée. Il m’a fallu patiemment écouter les interprètes, faire appel à de nombreux traducteurs, à des transcripteurs… Les linguistes Ordis, assistés par les Horomanciens Yzmir, se sont bien sûr attelés à décrypter leur langue : syntaxe, phonèmes, écriture et grammatologie… Mais les plus grandes avancées se sont faites par le biais de l’Altération. Les Lyra ont extrait les idées contenues dans les mots prononcés, afin de nous permettre de les visualiser et ainsi de les comprendre, mot après mot. Nous avons commencé par des concepts et des termes rudimentaires, avant d’enchaîner sur des associations plus complexes. Fort heureusement, la langue Reka semble partager quelques similarités avec l’Asgarthi, probablement en raison de racines communes. Bon gré mal gré, et même si cela a été bien laborieux, nous sommes parvenus à nous faire comprendre les uns des autres. Il reste évidemment quelques subtilités linguistiques ou culturelles qui nous échappent, mais peu à peu, nous parviendrons sûrement à les dissiper.
Des origines communes
Pour en avoir discuté davantage avec Sree, il semble évident que l’architecture Reka partage des similitudes manifestes avec celle de la Cité des Sages, que les Reka ont toujours appelée Sofia. J’ai pu m’entretenir, en présence de l’Eidolon, avec un historien Reka, un certain Penggarun. D’après lui, leurs ancêtres ont convergé vers Asgartha aux côtés des autres Nomades du Tumulte. Mais au lieu de poursuivre leur voyage, ils se sont arrêtés à Sofia, pour une raison encore floue. Les anciennes annales évoquent en effet une tempête de Tumulte, peut-être une Singularité. Ils ont fait le choix d’interrompre leur pérégrination, car quelque chose là-bas semblait les protéger de la violence des courants mutagènes. En croisant les dates avec Leocardius, nous pensons que cette décision a été prise aux environs de vingt ans avant la fondation d’Asgartha.
Au départ, cette halte n’était censée être que temporaire, le temps que la Singularité de Tumulte se résorbe. Les récits mythiques Reka évoquent certaines figures légendaires : leur Bergère, dont le peuple tout entier a pris le nom à sa mort ; la figure prophétique du Vagabond, venu à eux depuis le Tumulte pour les aider à prospérer ; le départ de Baird y Idris, qui jura de ramener avec lui des renforts des autres Tribus, mais ne revint jamais… Ces fragments pseudo-historiques sont comme les pièces d’un puzzle qui semblent également coïncider avec notre propre histoire. Leocardius pense qu’en croisant les archives du Sanctum avec celles détenues par les Reka, il pourra éclairer les zones d’ombre de notre passé. Il espère trouver ces pièces manquantes afin de relier nos deux peuples au sein d’une chronologie commune.
Le prix de la prospérité
Mais c’est lorsque les Reka ont commencé à explorer les environs de la Cité des Sages que leur sédentarisation est devenue pérenne. Ils ont en effet découvert, niché au cœur d’une montagne, un arbre aux proportions incroyables, qu’ils ont eux aussi identifié comme un arbre-monde. Ils l’ont nommé le Vilagfa et se sont aperçus que sa sève présentait des propriétés à la fois nutritives et énergétiques. Ce qu’ils nommaient le Nectar, et que nous appelons la Sève, est devenu le point focal de leur civilisation. C’est grâce à cette substance que le peuple Reka a prospéré malgré son isolement, jusqu’à accomplir des merveilles. Sans savoir que cette manne allait aussi provoquer la chute de leur société.
La Sève, comme nous le savions déjà, était devenue pour eux centrale. Elle alimentait la cité en permanence. Les canalisations chargées de l’acheminer dans les divers districts sont devenues un véritable réseau sanguin. D’après Penggarun, les ancêtres Reka ont découvert que nourrir une chose avec de la Sève lui conférait une proto-conscience, un semblant de cognition. Mais même eux ne soupçonnaient pas que la Cité des Sages prendrait vie. Pourtant, lorsque Sofia accéda à la pleine conscience, les Reka célébrèrent sa naissance. Plus encore, ils en firent leur déesse tutélaire, leur divinité protectrice, la personnification de leur matrice. Elle fut d’abord leur enfant, puis, au fil des générations, elle devint une sorte de figure maternelle.
Mais la prospérité de leur peuple était en réalité un désastre annoncé. La Sève avait permis une révolution technologique incroyable, et chaque jour voyait naître toujours plus d’appareils fonctionnant grâce à elle. Par ailleurs, la natalité avait elle aussi explosé : la Sève permettait de nourrir les habitants, de renforcer leur système immunitaire, de les prémunir contre le Tumulte… Pour répondre à ce boom démographique inexorable, Sofia pouvait, par sa seule volonté, générer en elle de nouveaux quartiers et de nouvelles habitations. Ceux-ci apparaissaient comme par magie, prêts à accueillir de nouvelles familles, dans un renfoncement inexploré, une cavité jusque-là jamais découverte. Mais son omnipotence avait un prix. Elle aussi devait être nourrie à la Sève, et plus elle grandissait, plus son appétit devenait vorace.
Le faim et la folie
Penggarun m’a avoué sans détour que leurs ancêtres avaient été aveugles face au précipice qui s’ouvrait lentement devant eux. Ils faisaient couler la Sève, toujours plus. Ils entaillaient le tronc du Vilagfa pour la récolter et l’acheminer jusqu’à la cité. Au final, c’était comme la maintenir en permanence sous perfusion. Peu à peu, après plus d’un siècle et demi d’exploitation toujours plus intensive, l’arbre-monde finit par dépérir. Ce fut une déliquescence inexorable… Ils prirent des mesures : les saignées devinrent de plus en plus sporadiques et un rationnement fut instauré. Mais Sofia, elle, souffrait en permanence de cette pénurie. Immortelle qu’elle était, cela ne l’empêchait pas de souffrir : elle était en proie à une faim constante qui lui tiraillait les entrailles, et rien ne pouvait la soulager.
Je ne peux que l’imaginer : la ville qui gronde, chacun de ses spasmes un séisme ; la faim qui la ronge et l’entraîne vers la folie. Une souffrance sans issue possible. Au fond, j’éprouve de la peine pour elle face à tout ce qu’elle a dû endurer. Sa douleur était telle que les tréfonds de la cité ont commencé à muter, à se distordre, à engloutir ceux qui s’aventuraient trop loin des sentiers battus. Lorsque j’ai questionné Penggarun au sujet du rapt de souvenirs et de pensées, lui-même ignore comment cela a commencé. Selon lui, Sofia s’est mise, comme par dépit, à siphonner les réminiscences et l’imagination des habitants afin de soulager son tourment. Comme une drogue, un baume éphémère, un palliatif… De quoi apaiser sa fringale chronique. Mais ce que l’historien m’a raconté ensuite était encore plus tragique, et cruel.
L’Ascension
Les dirigeants Reka de l’époque voyaient bien que la situation était irrémédiable et désespérée. Durant leur collecte déraisonnable de Sève, ils avaient cependant trouvé une graine : une unique graine fertile d’arbre-monde. Ils la conservèrent précieusement. Autour de cet espoir, un plan se dessina. En secret, ils commencèrent à stocker de la Sève, suffisamment pour tenir le temps que le nouvel arbre-monde soit prêt à produire. Bien entendu, ils le dissimulèrent à Sofia, dans des citernes hors de sa portée ou bien en dehors de la cité. En parallèle, ils exploitèrent l’Aérolithe, encore et encore, afin de se ménager une porte de sortie. Partir loin, hors de son emprise, et l’abandonner à son sort… Durant des années, peut-être même des décennies, les Reka transformèrent la partie supérieure de la cité en une enclave volante qui n’attendait plus que de larguer les amarres.
C’est cette fuite irrévocable, cet exil volontaire, que les Reka nomment l’Ascension. Un jour, il y a plus de deux siècles désormais, la cité s’éleva dans les cieux, flottant au-dessus des nuages, loin de leur prison dorée. L’anniversaire de cet événement est encore célébré aujourd’hui au sein de la société Reka, comme celui d’une libération. En rationnant la Sève qu’ils avaient stockée, ils tinrent suffisamment longtemps pour voir le Naos fleurir et grandir. Mais au lieu de le saigner comme autrefois, ils en récoltent désormais les fruits, dont ils exploitent le jus. Voilà deux siècles que leur cité vagabonde flotte au sein des nuages, coupée du reste du monde par un océan de Tumulte. La société Reka a évolué en vase clos, à la dérive, sur un archipel en déliquescence qui, peu à peu, s’est morcelé. Deux siècles d’isolation que nous venons à peine de briser…
Journal de bord de Temera Singh, Grande Amirale des Corps expéditionnaires 394 AC, 11 mars