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Récits
18 décembre 2025
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393 AC
Je regarde l'enfant et le poisson géant qui l'accompagne avec une certaine tendresse. Les deux êtres semblent en totale osmose. Lorsque le petit regarde à gauche, la Chimère en fait de même. Chacun de leurs gestes respectifs se complètent ou se doublent. C'est fascinant à observer, et en même temps, j'en ressens un certain malaise.
La destination se rapproche à vue d'œil : une petite île volante du Quadrant Pélagonien. Les autres participants à cette expédition s'agitent dans l'embarcation mécanique mise à disposition par les Axiom. Les premiers bâtiments en ruine apparaissent enfin, et quelques curieux se lèvent de leur siège tandis que des murmures parcourent l'assistance. C'est toujours excitant de découvrir les traces et vestiges d'une activité humaine, ces inconnus qui nous ont précédés dans ces lieux.
Les autres spécialistes, invités pour la visite par Sree, sortent fébrilement leur bloc-notes et autres appareils de prise de vues et de mesures. Ils viennent de domaines bien différents : des historiens, des architectes, des ethnologues, des sociologues, tous frétillants de curiosité et avides de savoirs nouveaux. Et j'avoue en faire partie. Mais l'enfant et son poisson, eux, restent contemplatifs, simples spectateurs de ce grand cirque scientifique.
La barque ralentit et effectue une manœuvre pour se présenter sur le côté, face au ponton construit par les Axiom. Le groupe débarque en désordre, bourdonnant, caquetant. Un temps, je me demande ce que fait Suha, avant de descendre à mon tour. L'enfant attend que les adultes soient tous descendus, pour suivre le flot calmement. Derrière lui, son compagnon ferme la marche. Je me glisse dans la cohue de tous ces gens affairés.
Nous arrivons près du premier bâtiment, de la première attraction. Il n'en reste que des parties de murs effondrés. La moitié du groupe semble vouloir s'arrêter là. Déjà, les hypothèses fusent, les analyses se croisent, s'entrechoquent, se contredisent, se complètent.
Je jette un œil distrait en direction de l'enfant. Lui semble vouloir continuer avec le reste du cortège, alors je le suis. Il s'appelle Nadir, semble-t-il, un enfant du Clan Tisdhera et sa Chimère, propulsés au rang d'Exalt. Originaires de Wayfarer. Hormis cela, il y avait peu à se mettre sous la dent, en vérité, malgré les recherches.
Un grand bâtiment blanc aux murs sertis de lignes géométriques dorées se dévoile à nous. Même s'il ne m'appartient pas de me prononcer sur cette question, il m'apparaît évident que son architecture partage un style commun avec celle de la Cité des Sages. Cela ne fait aucun doute, à vrai dire, mais passons, je ne suis pas là pour cela.
Nous pénétrons à l'intérieur, pour découvrir de nombreuses fresques, désormais ternies par le temps. La Sève est omniprésente. Les bas-reliefs couvrent tous les murs. Un lieu de culte, ou bien de mémoire ? La patine rend les scènes difficiles à lire.
L'Exalt examine lui aussi avec attention les gravures peintes. Mains et nageoires caressent les parois, les frôlent...
Je ferme mon Gestalt, avant de m'ouvrir à mon second lien.
Suha.
La connexion est immédiate, mélange d'allégresse et de retenue. Elle comprend tout de suite ce dont j'ai besoin, et déploie ses Iris.
Nadir fait appel à l'Altération pour raviver les couleurs. Comme une feuille de papier qui se gorge d'eau, le mur qu’il touche devient chatoyant là où il était délavé. Son Alter Ego fait une pirouette et fouette l'air de sa nageoire caudale, créant un courant qui, en frappant la paroi, éclabousse la fresque de couleurs revigorées.
Mais ce n'est pas cela que j'observe. Ce qui m'intéresse, c'est la façon dont l'aura de Nadir vacille presque imperceptiblement.
Je ne pense pas que ce soit l'un d'eux.
Je soupire, arrivant à la même conclusion que mon autre moitié.
Pourtant, il y a quelque chose d'étrange, dis-je en retour.
Mais ce n'est pas notre mission, Yanna.
J'acquiesce. Il est temps de mettre notre Musubi en sourdine. Une fois la présence de Suha réduite au minimum, barricadée dans un coin de ma psyché, comme elle m'a appris à le faire, je touche mon losange et laisse la Coalescence m'enlacer de nouveau.
Il ne reste plus qu'à profiter de la visite, semble-t-il, et de faire ce pour quoi j'ai été appelée. Je m'ouvre au collège de linguistes. Un à un, je les sens accepter la connexion. Certains sont sur Mandjet, d'autres sont restés au sein du Sanctum. Et à les sentir apparaître à la lisière de ma conscience, il semble que l'Espar de l'Hôtel de Ville est pleinement fonctionnel.
Bien, commençons. Je scrute les écritures qui bordent les peintures murales. Elles ont une forme cubique, un peu comme celles de la Tribu du Couchant, et de ce fait, les deux langues partagent sûrement des racines communes.
Grâce au Heka, je siphonne les concepts que contiennent les idéogrammes. L'effort de traduction est commun, les textes sont raffinés, les formulations fignolées, jusqu'au consensus. Il y a bien sûr des débats internes, des tergiversations, des précisions apportées, mais au bout de quelques minutes seulement, les panneaux sont décodés, interprétés, transcrits.
"Le Világfa se meurt, mais une graine fertile a été trouvée."
J'observe le panneau en question, qui dépeint un arbre-monde en train de dépérir, et des êtres humains en train d'exhumer une graine. Le Nilam ?
Hmm. Je pencherais plus pour égig érő fa, "l'arbre qui atteint les cieux"...
Je me tourne vers la deuxième scène, qui montre des gens en train de charger du liquide doré, représenté à grand renfort de Sève sculptée. Ils semblent le faire en catimini, prenant bien soin d'éviter que leur subterfuge ne soit découvert par une grande femme, dépeinte de manière disproportionnée, et dont les cheveux serpentent comme des tentacules.
"En secret et avec patience, le Suc a été recueilli."
Je pense qu'il s'agit plutôt de "Nectar".
Votre remarque a été bien prise en compte, cher collègue.
Troisième mur, cette fois une cité située sur une montagne, comme une tour de Babel, où la Sève collectée est selon toute vraisemblance acheminée en grandes quantités, sous la forme de rivières dorées. À son sommet, un arbre est planté, entouré de personnes en train de le prier.
"Lors de l'Ascension, la pousse sera plantée, et les cieux seront notre liberté."
Cette fois-ci, la traduction semble avoir l'assentiment de chacun.
La quatrième et dernière paroi représente la partie haute de la cité, comme si elle avait été étêtée, lévitant au-dessus des nuages, au milieu d'un archipel d'îles volantes. Sur tous les atolls, il y a des silhouettes, comme si les fuyards avaient petit à petit colonisé ces territoires suspendus.
Mais alors, où sont-ils, désormais ?
En effet, le lieu où je me trouvais était manifestement abandonné. Dans quasiment tous les Quadrants, nous avions trouvé des traces de passage et des ruines. Mais nulle âme qui vive. Que s'était-il passé ? Avaient-ils dû faire face à une nouvelle catastrophe ?
Pas de conclusion hâtive, je vous prie. Ce que nous savons, c'est que les habitants de la Cité des Sages, ou au moins une partie, ont accumulé de la Sève sans que l'Affamé — ou devrais-je dire l'Affamée avec un "e" — ne s'en rende compte. Ils ont aussi façonné une tour, au sein de laquelle ils ont planté une graine du Nilam...
Le temps que l'arbre-monde grandisse, il leur fallait sûrement de quoi tenir.
Je le crois aussi, cher collègue.
Et cette tour s'est élevée. Ils ont rompu les chaînes !
Ceux trouvés sur la Chape ?
Ce qui prouve une bonne fois pour toutes que les habitants de la Cité avaient bien domestiqué l'Aérolithe.
Peut-être même mieux que nous, au final...
Mais cela veut dire que le cratère... Oui, c'est forcément cela !
Je les laisse discourir tout en étrécissant les yeux. Un détail, dont le sens m'échappe, a attiré mon attention. Sur la quatrième fresque, une silhouette stylisée, comme une feuille de ginkgo, flotte au-dessus de l'arbre-monde en train de grandir.
Yanna ?
Je cligne des yeux, un peu confuse de m'être laissée distraire.
Oui ?
Êtes-vous d'accord pour valider cette interprétation ?
"Sofia est devenue l'Affamée. Les habitants de la Cité ont cherché à fuir. Pour cela, ils ont patiemment emmagasiné de la Sève, beaucoup de Sève. Probablement de quoi tenir avant que leur nouvel arbre-monde ne soit prêt à saigner de nouveau pour eux... Ils ont essaimé sur tout l'archipel. Avant de disparaître..."
Dire cela à voix haute m'emplit de tristesse. Soudain, le lieu où je me trouve, pourtant créé pour célébrer la liberté retrouvée, m'apparaît comme un mausolée.
Quelque part en moi, sous un voile opaque, l'âme de Suha s'ébroue, et je sens une pulsation feutrée résonner, comme pour me consoler.
Bien, je pense que nous avons assez d'informations pour faire un rapport préliminaire. Je vous souhaite une bonne journée, estimés collègues.
Un à un, je sens leur présence s'effacer, comme une rangée de bougies soufflées par la brise. De nouveau seule. J'époussette ma tunique et remets de l'ordre dans mes pensées. Je suis sur le point de quitter le temple — s'il s'agit bien d'un temple —, quand je remarque que le garçon et sa carpe sont tous les deux en train de m'observer, avec une attention particulière qui pourrait presque être confondue avec de la voracité.
Nadir penche la tête sur le côté, et sa Chimère en fait de même.