
Nevenka & Blotch

Lore
3 février 2024
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Ouep. Nevenka. Avec un "k". Certains se permettent un "Nev", de temps à autre. C'est tout aussi bien. D'autres se permettent des injures, et ça, c'est pas très gentil. Mais bon, dans la majorité des cas, c'est mérité, alors elle accepte volontiers certains jurons de charretier. C'est comme des petits noms, au final, comme "bichette" ou "petite canne à sucre". C'est des témoignages d'affection... Non ? Ah, tant pis pour elle, alors. Et surtout, tant pis pour eux. C'est le lot des artistes que d'être incompris. Et quand elle dessine des dessins suggestifs sur la portière d'un tram, c'est comme un don fait au monde, un petit cadeau irrévérencieux et gratuit. Les gens ne savent pas apprécier ce genre de présent, ni même la gratuité, de toute façon.
Mais c'est comme ça, il y a d'un côté les aigris, et de l'autre ceux qui ont un pète au casque. Ainsi va la marche du monde : on peut pas plaire à tout le monde, faire la vaisselle est toujours une corvée horrible, et c'est très bien avec cette formule. C'est toujours mieux que d'être consensuel. Yark. Beurk, la consensualité. Y a pas de mot plus pâteux que... non, faut éviter de le redire une nouvelle fois, c'est pas bon pour le karma. Toujours est-il que Nev appartient plutôt à la deuxième catégorie. Oui, celle qui a été spécifiée quelques lignes plus haut. Vous savez, juste avant "ainsi va la marche du monde". Quelques secondes pour vérifier. Hmm. Vous êtes prêts à continuer ? Très bien.
Il était une fois, il y a bien longtemps, dans une contrée lointaine, très lointaine... une jeune fille en fleur, qui gambadait dans les prés en chantonnant, entourée de vaches, de moutons, de licornes enchantées... Faux ! C'est archi-faux ! Déjà, on voyait que dalle. Oui, un peu plus de brouillard, c'est ça. Rajoutez le vacarme d'une énorme citadelle de métal qui roule sur les plaines en exhalant des vapeurs. Oui, bien mieux ! Et hop, le cadre est fixé, l'histoire peut recommencer. Donc Nev est née au sein de Brume, la Sahanka du Clan Ossonoya. Vous savez pas ce que c'est ? Oui, logique, les citadins peuvent pas savoir ce qui se passe dans la cambrousse. Pour votre gouverne, le Clan Ossonoya, c'est un Clan lyra. Une Sahanka, c'est une ville mouvante des Lyra. Brume, c'est l'une d'entre elles. Et elle est entourée de ? Oui, de brume. Merci d'avoir suivi.
En cet instant, vous devez déjà comprendre que Nev est née dans une caravane lyra. Pas besoin de trop en dire là-dessus : la vie au grand air, l'itinérance permanente, les tralalas des bardes. Mais le problème avec Nev, c'est qu'elle s'ennuie. Genre beaucoup. Genre, pffff, est-ce qu'il va se passer quelque chose d'intéressant aujourd'hui ? Alors elle tue l'ennui comme elle peut, bombardant les murs de graffitis et récoltant quelques injures au passage. Vous savez, ces doux noms d'oiseaux évoqués dans un épisode précédent. Heureusement, elle a son petit gang de vauriens et de chenapans, et quand ces derniers sont pas dispos, il y a toujours des Eidolons avec lesquels traîner : Tanuki pour son côté facétieux, Pan pour son côté irrévérencieux...
En vrai, son gang est entièrement composé d'Eidolons. Parce que les autres marmots ont trop peur d'elle pour se laisser emmener dans ses délires pas toujours très prudents. Alors elle s'imagine une vie rêvée, d'aventure et de fantaisies grandioses. Et ses histoires, elle les raconte avec ses bombes de peinture, ou des pinceaux quand ses sprays sont vides. Parce que c'est affreusement cher, ces trucs-là, et les boutiquiers de Cornucoopia évitent de les lui vendre, après disons une dizaine (centaine) de plaintes. Combien de fois elle a été amenée manu militari devant le Berger de la caravane, pour présenter ses excuses à ceux qu'elle avait soi-disant lésés ? Mais pas d'inquiétude, elle croisait bien les doigts en formulant ses mea culpa.
Mais au moins, il y en avait quelques-uns qui la comprenaient. Loki, dans un premier temps, toujours à lui murmurer d'excellentes idées de farces à jouer à autrui. Et il y avait aussi Amahle, avec sa voix de baryton joueur de trompette et ses diatribes philosophiques à la limite de la folie douce. L'école ? Pouah ! Avec ces deux-là, y avait plus besoin de venir poser ses fesses sur les bancs d'une salle de classe. Ils avaient en eux la sagesse millénaire des fauteurs de troubles, tout ce qu'il fallait pour épanouir l'esprit et jouer des mauvais tours ! La meilleure mauvaise éducation !
Hormis ça, ce qu'elle aime ? Oh, y a bien la gomme à mâcher, paradoxalement, les veloutés de petits pois, et aussi les magasins de farces et attrapes (jusqu'à ce que leurs portes ne lui soient définitivement fermées, avec son visage placardé dessus comme un avis de recherche, tout ça pour avoir eu l'idée de piéger les piégeurs, d'avoir retourné tous ces gadgets contre les vendeurs. Aaaaah ! Ce que les gens sont susceptibles, parfois). Mais pour contextualiser tout ça, il faut aussi aborder le contexte familial. C'est le moment "émotion" de la séquence. Une mère alitée, nostalgique de la grande époque où elle était une diva de la scène. Un père absent la plupart du temps (depuis sa naissance et de manière ininterrompue).
Mais bon, on n'est pas là pour s'allonger sur le divan. Disons simplement que Nev a un besoin irrépressible d'évasion, et on a qu'à s'en tenir là. Est-ce qu'elle est malheureuse ? Ok, question suivante. Est-ce qu'elle est équilibrée ? Haha, bien essayé. Tout ce qu'il convient de dire, c'est qu'elle aime faire son intéressante. Et en vrai, à la base, c'était juste une posture, sans vraiment de quoi étayer son attitude fier-à-bras. Mais, car il y a bien un mais, les choses allaient changer pour le mieux, au moins de son point de vue.
Alors qu'elle déambulait sous les puissantes cheminées de Brume, elle vit un amas coloré (on peut pas le décrire mieux que ça) virevolter dans les nuages. C'était comme un serpentin créé à partir d'un arc en ciel (ah si, on peut) : un dragon de teintes et de nuances, comme si des nuages étaient devenus peinture, et que cette peinture était devenue créature draconique qui tabasse tellement elle est cool. Nev la regarda dériver dans le ciel, tournoyer autour des puits de fumée. Pour se rapprocher de l'entité, elle escalada les échelles vertigineuses et enjamba les rambardes protectrices, flirtant dangereusement avec le vide.
Avait-elle réfléchi ? Clairement pas. La réflexion, c'est pas trop son fort, vous l'aurez compris. Ouais, non, pas du tout, mais genre PAS. DU. TOUT. Et tout se serait très bien passé si les agents de maintenance avaient correctement réparé le promontoire métallique. C'était évident qu'il était rouillé, ça se voyait comme le nez au milieu de la figure. Dire que c'était de la négligence ? Un peu mon neveu ! Toujours est-il qu'elle poussa un petit cri quand la plaque de métal se disloqua, et qu'elle chuta dans le vide comme un sac de pommes de terre lancé depuis le plus haut belvédère d'un spectacle de cirque, quand les voltigeurs sautent vers le trapèze. Mais là, pas de trapèze, pas de filet. C'était la cata.
L'issue de la situation aurait été ô combien plus dramatique si ça n'avait pas été un dragon de peinture, mais une cigale ou un chat errant. Quoique, vu qu'un chat retombe toujours sur ses pattes, se pouvait-il que... Passons. La Chimère se précipita en voyant la jeune fille choir, au ralenti bien entendu, comme dans les meilleures productions d'Altavista. Utilisant sa texture huileuse, elle parvint à ralentir sa chute pour la déposer sur une terrasse en contrebas, barbouillée de gouache colorée. Nev, badigeonnée de la tête aux pieds , éclata de rire après cette expérience sortant des sentiers battus. Le dragon reprit son envol en grognant. Un grognement qui voulait peut-être dire "mais elle est complètement timbrée, ma parole !" ou bien "j'espère que vous n'avez rien, gente demoiselle. Je m'excuse de vous avoir ainsi transformée en aquarelle vivante, état qui vous sied cependant à merveille".
Mais dans l'esprit de Nevenka, cela fit tilt. Elle avait une dette. Genre à la vie à la mort, je te poursuivrai jusqu'à ce que je te sauve à mon tour. So cliché. Mais bon, elle descendit les longs escaliers, scrutant la brume pour ne pas perdre son sauveur, qui n'avait rien, mais rien d'un Prince Charmant. Ouais, pour la parenthèse, on est d'accord, un dragon, ça claque méga grave de ouf plus qu'un blondinet maniéré. Sans réfléchir plus que ça, elle sauta au bas de la Sahanka, regardant le colosse de métal continuer sa route en laissant de profondes traces de chenilles dans le sol. Et elle se mit à traquer sa proie — euh, son bon samaritain — pour lui rendre la monnaie de sa pièce. Il n'avait qu'à bien se tenir !
Elle le poursuivit dans des marais, retrouva sa trace dans des plaines caillouteuses. Il tenta de la semer au-dessus d'une lagune, mais elle déroba un bateau pour le suivre. Quand un lion altéré l'attaqua sur la route, le dragon la sauva une nouvelle fois. Pareil quand elle s'enlisa dans la vase alors que la marée montait à la vitesse d'un cheval au galop. Bref, elle avait plus une simple dette, mais deux, puis trois, puis douze. Elle se demanda s'il y aurait des pénalités de retard, ou des promotions, genre dix contractées, une offerte. Mais bon, elle avait pas le choix ! Une dette, ça se paie toujours, et avec les intérêts s'il le faut ! C'est son avocat qui lui avait dit !
Un jour, enfin, après 64 jours pour être exact (Nev a la capacité de savoir combien de temps s'est écoulé en humant sa propre odeur corporelle), le dragon finit par s'arrêter sur une proéminence rocheuse, sa silhouette se découpant sur le clair de lune comme pourrait le faire un spécialiste des arts martiaux un peu poseur. Il révéla s'appeler Kutrabalamashablotchara, ce qui pouvait être traduit par "lance solaire fragmentée à travers l'iridescence sublime des ondes célestes", mais Nev n'enregistra que "Blotch", et ça devint son nom officiel, à son grand désarroi. Blotch l'avait testée des mois durant pour mettre à l'épreuve sa patience et sa persévérance. Elle avait brillamment réussi, et il accepta donc de devenir son senseï.
Pendant les mois qui suivirent, elle médita sous des cascades, apprit à se tenir immobile sur une tige de roseau, jusqu'à ce qu'elle soit capable de fendre un torrent d'un simple geste de la main. Petite pause pour profiter du "training montage" qui déchire. Faut l'imaginer avec la musique badass : tututu tututu booooge, pawa pawa, tsutsum tsutsum, riff de guitare, waaaaaaa, tututu tututu... Bref, vous avez compris. Au terme du stage, Nevenka était devenue la plus puissante Altératrice que l'univers avait connu, capable de soulever des montagnes, de détruire des Léviathans d'un claquement de doigts. Bientôt, elle accéderait au trône d'Asgartha et tous pourraient s'incliner devant sa magnificence ! Hahahahahahahahahaaaaa !
Bref, il y a peut-être un soupçon d'exagération, mais vous saisissez l'idée. Blotch fit de Nev son acolyte, ou "toléra sa présence comme un chien est oublieux d'une tique", comme il aime à plaisanter. Ah, quel blagueur, celui-là ! Au fil du temps, il s'habitua à avoir Nev en train de le talonner, et ils se mirent à voyager ensemble, bras dessus, bras dessous... Ce qui est techniquement impossible parce qu'il en a pas. Oui, OK, y'avait des chamailleries, des piques un peu gratuites, mais c'est ce qui fait le sel du voyage ! On s'ennuie pas avec Nev, pas une seule seconde. C'est la meilleure personne avec qui faire un roadtrip. Elle est ordonnée, on peut compter sur elle, elle est douce et patiente, dévouée... bref, bonne à marier.
Et c'est précisément ce que Blotch lui proposa, en posant un genou à terre (c'est toujours impossible !), le regard langoureux, et de la plus romantique des manières, dans un luxueux hôtel-spa all-you-can-eat d'Amorgand, juste à côté de la piscine avec des lotus flottant dedans. Nev, les yeux embués de larmes, lui répondit d'un "Oui" enflammé, le serrant dans ses bras. Et ils vécurent heureux pour le restant de leurs jours, eurent plein d'enfants, petits hybrides mi-humain, mi-dragon, ouvrirent une échoppe pour vendre les graphs de Nevenka, firent fortune, et la dilapidèrent dans un élevage de lapins pour faire du fromage dans les alpages...
Mais vous rêvez, Nev est une femme libre ! Jamais elle aurait accepté de se marier avec un dragon probablement aussi vieux que son arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père ! C'est une Lyra, et jamais elle se laisserait enfermer ainsi dans une cage ! Quand elle accepta cette union, elle avait bien évidemment les doigts croisés derrière son dos ! Car Nevenka est la reine des bobards, l'impératrice du canular, la déesse en devenir de la fabulation, de la mystification, de l'inexactitude et de tous les autres synonymes qu'on trouve dans le dico pour l'idée du mensonge. D'ailleurs, vous avez cru une seule seconde à tout ce blabla depuis tout à l'heure ?