
Métaphysique de l’Éther

Lore
4 février 2026
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Après la Confluence, la nature et ses lois ont semblé avoir été profondément altérées, au point de devenir méconnaissables. Dans un monde bouleversé du tout au tout, l’être humain a cherché des réponses, à trouver du sens, à établir une nouvelle grille de compréhension de la réalité. C’est ainsi que la métaphysique, l’une des quatre branches principales de la philosophie, a pris une place prépondérante au sein de la discipline. Étudier la nature fondamentale de la réalité était devenu une nécessité, pour ne pas basculer dans la folie. Tout comme le disait Aristote des millénaires avant le cataclysme, c’était la philosophie première, avant l’épistémologie, la logique ou même l’éthique. Et c’est de cette nécessité que sont nées plusieurs générations de penseurs, dont les plus emblématiques ont durablement marqué l’histoire d’Asgartha.
Aurica - 3 AC/82 AC
Si les Oneiroï avaient depuis longtemps offert la capacité d’Altération aux Nomades du Tumulte, c’est Aurica qui a la première, en étudiant ce savoir empirique, codifié son fonctionnement. Se décrivant elle-même comme une héritière de Platon et d’Aristote, Aurica a élaboré une théorie qui cherchait à réconcilier la Théorie des Formes du premier et l’hylémorphisme du second. C’est en reprenant des termes déjà existants : Ether, Quintessence, Empyrée… qu’elle a bâti sa réflexion, pour aboutir à la structure du monde que nous connaissons présentement, même si elle a pour cela dénaturé le sens initial de certains d’entre eux. “La quiddité d’une chose vient de la rencontre de l'Éther et de la Quintessence, et c’est par l’esprit qu’ils se lient”, disait-elle dans ses mémoires. On peut retrouver l’influence d’Aurica chez tous les métaphysiciens qui lui ont succédé. Même aujourd’hui, sa pensée reste la clé de voûte de notre compréhension du monde, le pilier autour duquel toute la philosophie asgarthi s’est épanouie.
Ascanios Fenn - 58 AC/144 AC
Grand détracteur d’Aurica, Ascanios Fenn n’en est pas moins un éminent métaphysicien. Pour lui, la nature-même du monde ne pouvait être réellement perçue, car si l’idée était le matériau de construction de la réalité, alors cette dernière n’était que le résultat de celui qui la manipule ; c'est-à-dire l’être humain. “La réalité n’est que ce que nous en faisons, nous sommes à la fois le prestidigitateur et l’observateur crédule de la mystification”, disait-il. Par extension, l’exercice de pensée, si elle était suivie d’un consensus, créait elle-même la réalité, par une sorte de boucle de rétroaction, selon le modèle pensé et à son image. Selon Fenn, la réalité était volatile et fragile. C’est fort de cette certitude qu’il a alerté sur le danger du modèle pensé par Aurica, et aussi sur celui de l’existence des Factions. Car pour lui, des visions fragmentées du monde allaient le faire courir à sa perte, et l’humanité devait prendre conscience de sa propre responsabilité, et des conséquences sur le monde des idées qu’elle mettait en avant.
Issur - 140 AC/187 AC
“Le monde tend vers l’équilibre.” C’est autour de ce postulat qu’Issur a fondé son école de pensée. Pour lui, le destin inéluctable du monde était la fusion de l’Empyrée et de la réalité, et que la dualité n’était au final qu’un état transitoire et instable. Dans la Théorie des Deux Cercles, Issur a imaginé deux boules, chacune suspendue à un fil et animée d’un mouvement de balancier. Ces deux boules étaient constituées de substances complémentaires. Elles s’approchaient jusqu’à se traverser l’une l’autre, avant de s’éloigner de nouveau de l’autre côté. La gravité les faisait ensuite se traverser à nouveau, de façon cyclique. A chaque rencontre, les deux substances se mêlaient, se diffusaient l’une dans l’autre, s’imprégnaient l’une l’autre un peu plus à chaque passage. Pour Issur, la Confluence n’était pas un phénomène isolé ou une anomalie. La réalité subissait de régulières Confluences, séparées par des milliers d’années. Il proposa d’ailleurs que les âges mythologiques étaient la résultante de ces collisions, avec une phase de stabilisation avant la prochaine. Mais pour lui, le mouvement de balancier allait ultimement s’arrêter, pour arriver à une état parfait d’hyper-réalité.
Calfuray - 142 AC/208 AC
Contemporaine d’Issur, Calfuray avança une thèse opposée à celle de son homologue, et c’est cette longue dialectique qui agita la scène philosophique sur toute la fin du deuxième siècle. Pour elle, la dualité du monde entre substance et imaginaire était la seule garante de l’existence, un état et une dynamique idéaux, qui avaient assuré pendant des éons un bon équilibre entre les deux sphères d’existence. La Confluence était dans son système de pensée un phénomène isolé, un déséquilibre majeur dont il fallait étudier les symptômes plutôt que de spéculer sans preuve sur sa nature ou son origine. Malgré la rivalité appuyée entre les deux philosophes, Calfuray fut la première à se rendre au chevet d’Issur, sur son lit de mort, quand ce dernier fut atteint du Nifir. Malgré le risque sanitaire, elle resta à ses côtés durant de nombreux jours, afin d’occuper son esprit au gré de longs débats, et d’intimes confidences. Car au-delà des désaccords, au-delà des idées antithétiques qu’ils défendaient, un profond respect les avait toujours rassemblés.
Odran ruun-Aldana - 170 AC/228 AC
Élève puis assistant de Calfuray, Odran s’est spécialisé dans l’étude de l’Empyrée. C’était de prime abord pour aider sa mentore, mais cette thématique est devenue pour lui un sacerdoce. Obsédé par la mort, ce philosophe a émis l’hypothèse que le territoire de l’imaginaire était aussi le monde des morts. En effet, les défunts existaient encore à travers les souvenirs des vivants, et certains d’entre eux parvenaient à subsister à travers les âges en tant qu’Oneiroï. L’Empyrée constituait pour lui une sorte de purgatoire, où les disparus attendaient l’oubli, synonyme de véritable mort. Odran proposa la thèse que les idées constitutives d’un individu étaient alors recyclées, pour devenir le terreau de l’imagination et de l’inspiration des inventeurs, des érudits et des artistes. Comme Calfuray, il pensait que la conjonction du monde des vivants et du monde des morts allait aboutir à une négation de l’existence, où les idées perdraient leur sens, faute d’âmes pour continuer à les invoquer.
Ceinwen El-Amin - 220 AC/324 AC
Considéré le dernier des grands philosophes, El-Amin reconnaît avoir été influencé par les Lyra. S’il a débuté sa carrière en tant que linguiste, c’est son analyse du langage, et en particulier des idéogrammes du Heka, qui l’a aiguillé sur l’étude du sens à proprement parler. Prenant appui sur la structure de Ferdinand de Saussure entre le signifié et le signifiant, il a mis en exergue un phénomène sociétal majeur : l’évolution de l’archétype par une corruption progressive de l’idée d’origine au fil des changements culturels ou sociaux. Il a également noté que l’altération de l’écriture même dictait aussi une métamorphose de l’idée associée. C’est en étendant cette réflexion à la réalité dans son ensemble qu’El-Amin a conceptualisé son schéma de mutation de la réalité. En effet, pour lui, penser le monde revenait à l’altérer. Par petites touches, toute variation, même microscopique, entraînait une lente dérive. La réalité était ainsi sans cesse en train de se reconstruire, de se redéfinir. Sa nature même était transformation.
Récemment, dans le Traité de la Démiurge, ou la Mort de la Philosophie, paru aux Éditions de l’Ibis, la théoricienne Jiruu Kiet a énoncé l’audacieuse hypothèse que la pensée auricienne avait, par son omniprésence, imposé par inadvertance sa structure au monde. “Si la diffusion d’une vision du monde l’établit comme vérité, la vérité existe-t-elle vraiment ?”, s’y interroge-t-elle. Dans son interprétation, déjà vivement contestée, l’observateur serait celui qui générerait la réalité, et par son acte, masquerait sa nature véritable derrière sa propre conceptualisation. La vérité serait en permanence inaccessible, masquée derrière les mythes, les croyances et la foi. Kiet, à la fin de l’ouvrage, conclut en invitant le lecteur à changer son fusil d’épaule : “En fin de compte, la vérité sur le monde ne se dévoilera que d’une seule manière. Par la connaissance de soi.”