Matz & Hive

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  • Lore

  • 18 février 2026

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Une guêpe se pose sur sa main, agitant son abdomen, et il se contente de la regarder faire, sans craindre de se faire piquer. Car cet essaim n’a pas une reine, mais un roi. En face de lui, sur l’esplanade circulaire, les ouvriers mettent un point final à l’érection de l’échafaudage, sous le regard calculateur et préoccupé de son homologue Reka. Corinna et lui ont une façon similaire de travailler. Matz a juste à penser à une forme, et ses guêpes se coordonnent et se mettent à pied d’œuvre, comme si l’instinct dictait ce qu’elles avaient à façonner ; elle, de son côté, code un programme que les nanites Reka exécutent sans broncher, modelant et réagençant la Sève comme si c’était de la terre glaise. Non, c’était plutôt sur le caractère qu’ils s’opposaient : elle, trop consciencieuse ; lui, un brin flegmatique.

Ils étaient cependant tous deux à la fois architectes, sculpteurs et maçons. Et même si leurs philosophies étaient radicalement différentes, l’issue se devait d’être la même. La nature même de l’œuvre imposait qu’ils fassent tous deux des concessions, aussi difficiles fussent-elles. La statue magistrale qui leur avait été commandée conjointement était éminemment symbolique. C’était d’ailleurs sa fonction principale : illustrer avec verve les retrouvailles entre deux peuples cruellement isolés par les méandres de l’Histoire ; des civilisations sœurs qui avaient grandi en parallèle l’une de l’autre après avoir été séparées à la naissance. Ils avaient longuement hésité, d’ailleurs, entre plusieurs noms : "L’Étreinte des Sœurs" — trop métaphorique ; "La Réunion" — et pourquoi pas "le Séminaire", tant qu’on y est ? Finalement, "Les Retrouvailles", ni trop pompeux ni trop prosaïque, constituait un bon compromis.

C’était là la plus grande différence entre eux. Lui ne se considérait nullement comme un artiste. Il n’avait pas cette prétention et ne l’avait jamais eue. Il estimait d’ailleurs qu’ergoter sur de telles trivialités relevait d’une perte de temps et d’énergie. De toute façon, il ne pouvait se le permettre. À l’inverse, Corinna vivait cette nomination comme une consécration, un accomplissement, une chance inespérée, et il fallait que son œuvre fût au diapason de l’honneur qui lui avait été fait. Contrairement à Matz, qui n’en avait que faire. Son grand œuvre était derrière lui, même si personne n’en saurait jamais rien, et les lauriers qu’il avait récoltés étaient davantage une malédiction qu’une récompense. Non, il n’avait que faire de l’art. Il n’avait que faire de l’estime, de la gloire ou des distinctions.

Peu savent ce qu’est réellement le Gestalt, ni pourquoi il a été façonné en premier lieu. Ils n’en ont pas besoin. Pour beaucoup, c’est simplement un Losange que l’on appose, et qui ouvre l’esprit à ceux des autres, comme un vaste réseau de partage. Ce qu’il est. En partie. Mais l’ambition initiale était toute autre. Il est le résultat d’une expérience, menée lorsque l’Ordis et l’Yzmir œuvraient main dans la main, sous l’impulsion d’Aysun et de Caellach. Glyphes et Sceaux n’étaient pas si éloignés, au fond. Ils avaient la même racine. Ils étaient nés de la volonté de dompter les idées. Ils avaient servi de code source à ce qui deviendrait bien plus tard les limites du Gestalt. À l’époque, les frontières entre les Factions étaient bien plus poreuses, leurs hiérarchies bien moins définies ou exclusives.

D’après ce qu’il savait, ces expériences visaient le Voile, afin de le renforcer et d’empêcher l’avènement d’une seconde Confluence. Bien sûr, cela aurait pu mal tourner. C’est souvent ce qui arrive lorsqu’on joue avec des forces qui dépassent l’entendement. Mais en manipulant sa texture et sa topographie, les Altérateurs avaient réussi à créer des poches isolées de l’Empyrée, sortes de zones tampons : une pour l’Ordis, une autre pour les Yzmir. Il ne savait nullement ce que les Mages avaient fait de la leur, mais pour l’Ordis… pour l’Ordis, cet écrin n’allait pas tarder à devenir le siège de leur plus grande puissance, au point que la Faction fut elle-même contrainte de la restreindre plutôt que de la développer.

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Tout vide aspire à être comblé. N’est-ce pas ce que l’on dit ? Matz soupçonne que l’Ordis voulait, au départ, façonner une conscience commune en détournant le lien existant entre l’humanité et le monde de l’imaginaire. Au lieu de traverser le Voile, l’imaginaire était redirigé vers cette bulle pour la nourrir, pour la fortifier. Avec une telle psyché amalgamée, l’Altération aurait pu accomplir des miracles, capables de réécrire le tissu même de la réalité. Mais quelque chose avait dû mal tourner, et le projet avait été abandonné — ou du moins, c’est ce qu’il avait déduit en constatant l’ampleur des contre-mesures mises en place pour limiter ce genre de débordements. Et en tant que maître-architecte du Gestalt, chargé d’en maintenir l’infrastructure et de le mettre à jour si nécessaire, il avait été aux premières loges de ses secrets.

Et il y avait fort à faire : inventorier ses failles et ses vulnérabilités, faire évoluer son chiffrement, parer aux fuites de données, volontaires ou non, optimiser les flux et les capacités de calcul… Il menait fréquemment des tests d’intrusion, s’assurait de l’imperméabilité et de l’inviolabilité des coquilles, de la bonne attribution des privilèges, de la circulation fluide des datagrammes et autres paquets. Et il y serait encore si les choses avaient tourné différemment ; s’il n’avait pas péché par orgueil, s’il s’était contenté de tenir sa langue, s’il n’avait pas cédé à la curiosité, s’il avait pris un jour de congé ce jour-là… Cela faisait beaucoup de "si", au final.

Il fut alerté par des signaux des troupes de l’Aegis, mais se contenta d’abord de surveiller la situation. Ce n’est que lorsque la nature de la menace fut confirmée qu’il s’y intéressa de plus près. Des druides Muna avaient découvert, nichée dans les bayous méridionaux de la baie d’Ifu, une ruche gigantesque d’origine chimérique. Les guêpes s’attaquaient à la faune locale, et les forces en présence ne parvenaient pas à juguler son expansion. Tuer des individus de l’essaim ne servait à rien, car chaque insecte n’était en réalité que l’extension d’un esprit-ruche, dissimulé et inaccessible. Matz se porta volontaire pour infiltrer l’intelligence collective. Accompagné de soldats censés assurer sa protection, il s’enfonça dans les tourbières à la recherche du cœur de l’essaim.

Il convoqua dans son esprit un domaine sécurisé, prenant soin de l’isoler du reste du Gestalt. Puis, après avoir capturé un spécimen, il traça un Losange sur la guêpe afin de localiser la reine de l’essaim et de la pirater de l’intérieur. Mais c’est elle qui pénétra son esprit. La bataille fit rage, deux consciences luttant pour la suprématie. Matz coupa toute liaison avec le Gestalt afin d’isoler l’esprit de la Chimère, de garantir l’intégrité de l’édifice mental et d’empêcher toute contamination des autres Ordis. Il déploya tout un éventail de protocoles et, dans un ultime effort — tandis qu’un Ollam célébrait le Musubi à leur insu — il parvint à contenir et à circonvenir la menace. Les guêpes cessèrent alors leurs assauts. Mieux encore, il avait pris la place de leur reine au sommet de leur pyramide sociale.

Mais cette victoire eut un goût amer pour Matz. Il fut à jamais mis au ban du Gestalt, coupé de tout contact avec les esprits de ses pairs. Son corps était devenu une prison pour son âme, et son esprit celle d’une Chimère courroucée et malveillante. Alors oui, les guêpes étaient devenues, par la force des choses, une extension de lui-même. Par leur biais, il avait pu se réinventer en bâtisseur, en capitalisant simplement sur leurs facultés. Il y avait là quelque chose d’ironique. Il s’était habitué à leur présence, au bourdonnement constant et entêtant de leurs ailes. Mais même à présent, il n’éprouvait aucune affection pour elles. Il se contentait de les exploiter, comme de simples outils. Elles étaient le reflet de sa condition et des sacrifices qu’il avait dû consentir. Y avait-il d’autres Exalts à la merci d’un tel antagonisme ?

Non, probablement pas. Tous semblent s’entendre à merveille. Lui seul vit ce lien comme un tourment. Chaque jour, il peut encore sentir la conscience parasite tambouriner contre les barreaux de sa cage. En permanence, elle cherche à reprendre le contrôle. À chaque instant, elle sonde son esprit pour en éprouver les failles. S’il n’est pas vigilant, peut-être y parviendra-t-elle. Presque toute son énergie est consacrée à l’empêcher de sortir. Alors au diable l’estime, la gloire ou les distinctions. Il sait très bien qu’avant d’être architecte, sculpteur ou maçon, il est avant tout un geôlier. Et que son grand œuvre est, en fin de compte, une prison.

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