
Kairos

Récits
25 février 2026
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393 AC
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Mes pensées dérivent vers Kumari. Saskia m’avait dit qu’elle avait une piste, il y a quelques semaines de ça, mais je n’ai pas osé la presser sur le sujet. Quelque part, je savais que, s’il y avait des avancées, je serais la première à en être informée… De ça, je pouvais en être certaine. Il fallait juste que je ronge mon frein et que je laisse le temps au temps.
Même si, au fond, j’étais plutôt impatiente de nature…
C’est étrange, le temps, de toute façon. Parfois, on a l’impression qu’il se dilate, qu’il se traîne, qu’il prend son temps. En d’autres occasions, c’est tout le contraire : il file à la vitesse de l’éclair, et les moments qui passent ont un goût de trop peu. À peine un regard, et le sable s’est écoulé dans le sablier. À peine un regard, et l’instant s’est envolé, comme une bulle qui éclate.
Tout en rêvassant, j’observe les grappes que forment les petites îles autour de ma position. En extrapolant un peu, je devine quelle a été leur trajectoire au fil des années : une lente dérive qui les fait s’éloigner les unes des autres, s’éroder, s’effriter petit à petit. De péninsule en archipel ; d’atoll en cailloux isolés… L’entropie en action, en somme — ou, en tout cas, en pleine expansion.
Je bondis en direction d’une autre corniche, flottant dans l’air grâce à la bonbonne d’Aérolithe sanglée dans mon dos. Je conjure quelques impulsions et courants d’air pour ajuster ma trajectoire, aidant comme je peux Taru, qui me propulse avec des ondulations de ses tentacules. Ses joues sont empourprées par l’effort — autant que peuvent l’être les joues d’un poulpe. Ses yeux dardent à droite et à gauche, à l’affût.
Oui, je sais, si on voit une anguille géante, on déguerpit…
Je touche la roche du pied, sautillant maladroitement pour ne pas me faire emporter, trouve une prise et m’arrime. Je déplie la carte et la consulte, tandis que Taru se pose sur mon épaule après avoir escaladé mon dos à la force de ses ventouses. Ça y est, je ne suis plus très loin.
En face de moi, entre les falaises vertigineuses qui tombent à pic vers les nuages, je vois ce qui reste d’une statue cyclopéenne, comme en train de me regarder de ses yeux vides. Le visage de celle-ci semble plutôt jeune, contrairement à la précédente idole que j’ai dénichée, même si une profonde zébrure balafre son front et sa joue. La sculpture est surmontée d’un casque ailé, et elle semblait tenir quelque chose dans ses mains — même si c’est difficile à dire, désormais, vu que ces dernières ont probablement, depuis longtemps, été sectionnées net par le temps, des chocs intempestifs ou les éléments furieux de la région.
Oui, Taru. Ou une anguille géante.
Il avait raison. Alelo n’aimait pas qu’on se balade sur son territoire, et je ne me voyais pas trop expliquer au monstre que ma visite n’avait rien de menaçant, que c’était juste pour des raisons archéologiques. Comme les Phalènes, l’anguille — ou la murène — avait cette faculté d’osciller entre le matériel et l’immatériel. D’après certains, on avait même vu le Léviathan créer une trouée dans la réalité et s’en soustraire pour réapparaître plus loin. Sa tanière était-elle une poche façonnée dans un renflement du Voile, comme l’Envers que notre Faction — enfin, surtout le Qorgan — utilisait pour entreposer tout ce qui était un peu trop… problématique ? C’était une possibilité. Je caresse le front visqueux de ma Chimère.
Mais, pour l’instant, rien en vue. Il n’y a pas à s’alarmer.
Je manifeste mes Iris et regarde attentivement en direction de la figure monumentale, pour essayer de capter des idées résiduelles contenues dans la roche. Était-ce une allégorie, un objet de culte ? Les concepts que je détecte m’apparaissent comme des taches d’encre sur du buvard. Ils sont trop ténus, trop dilués pour être identifiés correctement. Hmm. Voyons voir. "Mensonge" ? Ou bien "Message" ? Je soupire. Trop difficile à dire avec certitude.
En tout cas, il était clair qu’une forme d’Altération ou d’artifice avait été utilisée pour les créer. Leur surface était initialement bien trop lisse et parfaite, et leur taille bien trop massive pour avoir été l’œuvre de simples marteaux et de burins. Il y avait presque quelque chose d’organique dans leur conception.
J’active la balise que Sierra m’a confiée au moment du départ et m’assieds contre la paroi, aussi protégée que possible du vent qui s’engouffre en bourrasques peu commodes dans le défilé. Plus qu’à attendre. En toute logique, Waru devrait répondre. C’est lui qui est le plus intéressé par ces vestiges. À moins que Saskia ne soit dans les parages… Aux dernières nouvelles, on lui avait demandé de s’établir sur le dos de Zaratan, pour…
Un appendice gluant se colle contre mon nez, et je me ressaisis.
Oui, je sais, je ne dois pas laisser mon esprit vagabonder.
Ce n’est pas quelque chose que je pouvais cacher à Taru, de toute manière. Il savait très bien que je pensais souvent à elle. À son air concentré quand elle travaillait. À son sourire quand on discutait, le soir, ou autour d’un repas. À ses yeux si intenses, si troublants… Je sens soudain mes joues s’échauffer. C’est comme un aimant : mes pensées reviennent en boucle vers elle.
Comme une valse, elles tournent et tournent et tournent.
"Que t’ai-je appris, jeune fille ? Pour manipuler le temps, il faut commencer par savoir rester dans le temps présent."
Sa robe flotte au vent tandis qu’il garde ses mains dans les manches amples de sa tunique bordée d’or. J’écarquille les yeux, puis finis par sourire à son apparition. Je fais une petite courbette aussi courtoise qu’irrévérencieuse.
"Cher Maître."
Kuwat fait claquer sa langue.
"Impertinente, comme d’accoutumée.
— Je plaide coupable. Mais que me vaut votre visite, Magister ?"
Il me toise, pensif.
"Te souviens-tu de ce que je t’ai appris sur la nature du temps ?"
Je fais une petite moue, en me rendant compte que ce sont peut-être mes réflexions qui l’ont appelé à moi.
"Le temps linéaire et continu ; le temps cyclique ; et puis l’instant.
— Trois formes d’éternité. Mais c’est de la troisième dont je veux te parler. Le kairos. Le moment décisif. L’un d’eux est en train d’approcher à grands pas.
— Alors je l’attraperai par les cheveux ?"
Il acquiesce.
"Ce n’est pas un hasard si je t’ai enseigné cette discipline plutôt que n’importe quelle autre.
— Tu m’as toujours dit qu’il n’y avait pas de hasard."
Je soutiens son regard et me dis que c’est un bon moment pour lui poser la question.
"La Sève. C’est ce que tu me donnais à boire, non ? Ce qui a coloré mon regard. Ce n’est pas un hasard non plus, si ?"
Il ne dit rien, mais ne nie pas. Ce que je prends clairement pour une confirmation. Je finis par lui tirer la langue.
"Vas, garde donc tes secrets ! Tu n’as jamais voulu me dire, pour Ayxas, alors que Sig aurait bien besoin de savoir !"
Le coin de ses lèvres se pare d’un rictus plein de morgue.
"Mais ma chère Kesh, je ne suis qu’un Eidolon issu de tes pensées. Je ne peux savoir ce que tu ignores."
Il se tourne soudain vers la roche, à deux pas de lui, tandis que ses yeux s’étrécissent et que sa grimace s’éteint. Son visage pivote brusquement dans ma direction, et il me fixe avec alarme.
Je me barde de Sceaux — et je fais bien. Brusquement, la pierre explose et se fragmente, alors que des débris se fracassent contre les boucliers magiques que j’ai conjurés par réflexe. Le souffle de l’explosion frappe Vasanti, dont la texture se déchire avant de disparaître, comme une brume battue par la bise. Toute la paroi se disloque après s’être zébrée de fissures. Puis l’îlot tout entier s’effondre, comme un glissement de terrain. Non. Comme s’il avait été percuté de plein fouet par une masse bien plus dense.
C’est étrange, le temps, quand on y pense. Existe-t-il en dehors de notre conscience ? Je sais que, dans la majorité des cas, ce n’est qu’une question de perception. En discutant avec Saskia, elle m’a révélé que la chimie du cerveau altérait la façon dont les organismes percevaient le temps. En situation de stress, ou bien quand l’esprit tourne à mille à l’heure, exposé à une multitude de stimuli, le cerveau enregistre moins de choses et le temps paraît raccourci… Mais je sais aussi, aujourd’hui, que le temps — ou du moins son idée intrinsèque — peut être manipulé. Il n’est pas absolu. Tout est une question de référentiel : il suffit de définir un cadre clos, suffisamment restreint pour ne pas risquer de créer de paradoxes trop flagrants. Et de le titiller.
J’ai déjà pu, au sein d’une petite bulle temporelle, accélérer le temps pour un Phalène avant de le réinsérer dans la trame naturelle, comme un poisson que l’on remet dans le cours d’une rivière. Cela a fortement écourté sa longévité, mais sans conséquence sur ce qui l’entourait. Peut-être était-ce dû à la nature immatérielle du Phalène ? Il y a longtemps, au Kadigir, j’avais déjà tenté l’expérience avec des objets inanimés et, à part une exposition à l’entropie — limitée, de surcroît —, il n’y avait eu aucune conséquence dramatique… Les deux flux finissaient par se réharmoniser, et c’était à peu près tout.
Il y avait de nombreuses explications possibles, bien sûr. L’existence d’une destinée ; le fait que mes manipulations fassent partie de la trame, qu’il était prévu dès le départ que je les accomplisse. Ou bien que le temps soit relatif ; qu’il n’existe pas de continuum dans le monde en dehors de ce que la conscience perçoit, que ce ne soit qu’une illusion.
Reste dans le présent, Kesh.
Peu importe les raisons. Je suis en train de créer une bulle pour moi et Taru. Les blocs de pierre dérivent lentement à mes yeux, auréolés de panaches de poussière, alors qu’en réalité ils sont animés d’un mouvement furieux. Nous nous faufilons entre les fragments qui se disloquent, et Taru gonfle ses tentacules pour écarter les débris suspendus dans l’air. Mon attention, elle, est entièrement tournée vers ce qui a causé tout ce raffut. J’essaie de l’apercevoir entre les rochers qui tournoient au ralenti, entre les nappes opaques de fumée.
Je n’attends pas de voir mon ennemi pour conjurer mes étoiles. Elles bourgeonnent dans mon sillage comme des fleurs lumineuses. Tandis que je me propulse, elles s’animent derrière moi de leur propre mouvement, deviennent des flèches — des lignes brillantes qui filent et s’incurvent pour se frayer un chemin dans l’avalanche de pierraille. Je n’y vais pas de main morte. Vu la force de la déflagration, ce n’est clairement pas un petit oisillon qui a causé tout ce grabuge. Des dizaines et des dizaines de traits embrasent l’air et serpentent.
Je l’entrevois enfin. C’est un être humanoïde à la silhouette effilée, presque gracile. Il porte une armure géométrique qui ne laisse apparaître aucune chair. Peut-être n’y a-t-il d’ailleurs même pas de chair sous sa carapace de métal. Je sens toute sa substance agitée par les spasmes du Tumulte. Sa cuirasse annelée, parcourue de stries concentriques, encaisse mes aiguillons incandescents sans broncher. Une créature du Tumulte a senti ma présence, semble-t-il — ou celle de Kuwat. Vient-elle de sous les nuages ? Attendait-elle ici, attirée par les concepts puissants de la statue ? C’est bien ma veine.
J’appelle mes Iris pour trouver une faille à exploiter…