Noir Complet

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  • 10 mars 2026

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394 AC

"Anuncia."

La voix d’Abe me tire de mes rêveries agitées et je me force à arrêter de mordiller mon ongle. Je soupire pour chasser ma nervosité, mon angoisse. Je ne peux pas me permettre de gaspiller de l’énergie en inquiétudes futiles. Je ne sais rien de ce qui s’est passé ; tout ce que je peux faire, c’est extrapoler, imaginer le pire. Si je laisse libre cours à mes craintes, elles auront tôt fait de dicter leur loi… Et cela, je ne le peux pas. Je dois garder les idées claires. Je regarde Abe droit dans les yeux, pose une main sur son avant-bras, puis acquiesce d’un air entendu.

"Oui, allons-y. Ne perdons pas de temps."

Nos pas résonnent dans les vastes couloirs de l’Astérion, tout de marbre rose strié de veines violacées. Quelqu’un a ouvert les fenêtres et le vent du large souffle dans les galeries, soulevant parfois les rideaux diaphanes comme des rangées de fantômes. Pendant de longues semaines, le palais basiléal avait été en effervescence permanente afin de préparer la rencontre au sommet de la Basilissa nouvellement intronisée avec les dirigeants Reka, ces soi-disant "Hexarques". Mais l’agitation avait désormais cédé la place à un silence sépulcral, à la solitude d’une tombe. Et sous cette apparente tranquillité, quelque chose semblait rôder, tapi tel un prédateur annonciateur de malheur.

Les Corps expéditionnaires avaient rencontré les Reka. Ils avaient ouvert des discussions avec ce peuple, commencé la rédaction de traités, de pactes de coopération… Tout semblait aller pour le mieux. Puis les communications avaient cessé. Durant les premiers jours, on avait évoqué des flux de Tumulte empêchant tout contact. Puis le silence s’était prolongé. L’agacement s’était mué en alarme ; l’embarras en tracas, puis en sidération.

"Sait-on qui il est ?"

Abe hausse un sourcil.

"Le major Dimuri ? C’est le… — Le second de l’Amirale Singh ?"

Abenet hoche la tête. Son visage est grave. Il n’a pas besoin de préciser que la présence ici de l’officier en second, seul, n’augure rien de bon.

"Il était à la tête du VEA Concord, transformé pour l’occasion en infirmerie mobile. Je sais qu’il s’est déjà entretenu avec la Basilissa. Je sais aussi… Nuncia, les nouvelles ne sont pas bonnes. Quelque chose d’horrible s’est produit."

Je lui lance un regard inflexible, l’invitant au silence.

"Je veux l’entendre de sa bouche."

Abe s’apprête à me contredire, puis finit par opiner de la tête.

Il n’a touché ni aux langues-de-chat ni à son thé, qui doit être tiède désormais. Il a les yeux baissés, les mains serrées. Une compresse neuve a été posée sur sa joue et sa tempe. Mais c’est son teint qui me dérange le plus : livide, maladif, comme s’il avait vu un fantôme, comme s’il se rejouait dans la tête les pires cauchemars de la nuit.

"Une partie de la flotte a donc rallié la Chape, où le Concord était stationné… — Suite… suite à ses précédentes avaries, oui…"

Le major déglutit et hoche nerveusement la tête, comme s’il souhaitait mettre un terme à la discussion, comme s’il voulait chasser de son esprit les pensées qui s’y rejouent en boucle, telles des saynètes d’horreur.

"Nous avons transféré les blessés et les… contaminés sur le Concord pour les ramener au plus vite à Arkaster. C’étaient mes ordres… — Et vous les avez exécutés à la lettre, major."

Il se passe une main sur le visage. Je ne pense pas que les mots d’Abenet lui apportent beaucoup de réconfort. Quant à moi, je regarde la lagune — miroir indolent de la baie reflétant les nuages — tout en m’empêchant de poser la seule question qui m’obsède en cet instant.

"Où est le reste de l’Armada ?"

Ma voix résonne dans le boudoir, plus cinglante que je ne l’aurais voulu. Le major sursaute et cligne des yeux pour se calmer.

"Une… une partie est restée en arrière pour couvrir notre retraite. J’étais avec la première vague d’évacuation, avec les civils et les contingents scientifiques. Des unités armées sont restées pour couvrir les autres vagues. Aux dernières nouvelles, l’état-major s’est établi dans les Quadrants pélagonien et thessalien pour coordonner les opérations de repérage et de sauvetage… — Et les Exalts ?"

Ses yeux se ferment. Il souffle longuement avant de les rouvrir.

"Une perte confirmée et de nombreux disparus. Beaucoup étaient à bord du VEA Ulysses lorsqu’il s’est abîmé sous les nuages de Tumulte… — Combien ? — Au moins quinze…" Abenet écarquille les yeux. "Quinze ? Altérateurs et Alter Egos ?"

Dimuri acquiesce en silence.

"Et mon frère ? dis-je en essayant d’empêcher ma voix de trembler. — Il faisait partie des rescapés, Votre Excellence."

C’est comme si un poids se soulevait soudain de ma poitrine. Je détourne les yeux pour essuyer mes larmes en catimini, presse une main contre mes côtes et contracte mon diaphragme pour empêcher les sanglots de monter.

Abenet se penche vers le militaire.

"Major, que s’est-il passé au sein de la cité Reka ?"

L’officier le fixe de ses yeux hagards ; ses pupilles traduisent une terreur indicible.

"Je ne peux pas. Ce sont… des informations confidentielles." Son comportement devient plus erratique. Je pose une main sur l’épaule d’Abe pour interrompre son interrogatoire. "Elles ont été partagées avec la Basilissa. Je… — Pardonnez-nous. Nous comprenons parfaitement. Nous…"

Le major saisit le poignet de mon mentor, ses phalanges blanchissant sous la pression.

"Nous ne sommes pas prêts, parvient-il à articuler. Nous sommes loin d’être prêts…"

Malgré l’interdit, les mots avaient jailli d’eux-mêmes, comme l’eau d’une outre percée. Même maintenant, rien qu’en me remémorant ce qu’il nous a raconté, j’en ai les mains qui tremblent. Mon esprit, lui, cherche à rejeter en bloc ses déclarations.

Amaro pose une main sur ma nuque. Je me tends une fraction de seconde avant que mes doigts ne viennent se poser sur les siens.

"Nous allons devoir statuer sur le sort des réfugiés," dit-il à voix basse, presque en chuchotant.

Je me contente d’acquiescer. Ce n’est pas cela qui accapare mon attention. Le major nous avait parlé d’un soudain déferlement de Tumulte, mais au lieu des idées habituelles, l’Éther qui avait roulé comme une vague sur la capitale Reka était vicié, souillé par une noirceur, une corruption… Il avait parlé d’entités de pure malignité, de fléaux terribles. Il avait parlé d’Eidolons contaminés et parasités au point de devenir des monstres, des parodies d’eux-mêmes…

"Nous n’avons pas d’autre choix que de les accueillir…"

Amaro se masse le front, visiblement préoccupé.

"Je suis d’accord, mais la décision reviendra en dernier ressort à la Basilissa. — Conseille-lui de leur ouvrir les portes de Caer Oorun. Insiste. Cet afflux de population est une aubaine."

Amaro me toise avec suspicion.

"Tu ne veux pas le faire toi-même ?"

Je me lève brusquement, saisissant mes boucles d’oreilles au passage, avant de me diriger vers la salle de bain. Je ne peux pas rester oisive, pas maintenant.

"J’ai d’autres chats à fouetter."

Il sourit.

"Très bien. Garde tes petits secrets et j’en ferai de même."

Je le regarde avec tendresse. Je pourrais le contredire, mais je n’en fais rien. Il n’est pas question ici de messes basses ni d’intrigues. Je ne peux simplement pas rester les bras croisés. Il me faut des réponses. Ce n’est pas ici que je les trouverai, ni même au sein du Monolithe… Dimuri a parlé d’agents Yzmir déployés face à la menace. Si je veux faire la lumière sur ce qui est arrivé, je vais devoir débusquer le Qorgan…

Tout ce que je sais, c’est que nous sommes dans le noir complet. Et je déteste cela plus que tout au monde.