Gulrang & Tocsin

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  • Lore

  • 12 février 2024

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Elle pouvait les voir parader dans les rues de la Première Cité, quand elle accompagnait sa mère jusqu'à la manufacture. Ils étaient fiers, et leur armure était belle et rutilante sous les feux du soleil. Même si elle était enceinte de son frère encore à naître, sa mère continuait de travailler. Parfois, elle lui montrait comment elle œuvrait sur le bois grâce à l'Altération, cherchant à lui inculquer le savoir nécessaire pour reprendre la fabrique, mais dès que les bruits de bottes résonnaient dans la rue, elle se précipitait vers la fenêtre pour voir les sentinelles de l'Aegis partir en patrouille.

Parfois, quand le soir venait, Venka s'invitait à la maison et restait dîner. Le vétéran lui racontait alors mille anecdotes du temps où il appartenait encore aux Bravos. Il avait été blessé en luttant contre le Tumulte, avec pour preuve un boitement permanent et une mine douloureuse quand il faisait certains mouvements trop brusques. Mais ça n'empêchait pas Gulrang de boire religieusement ses paroles, malgré les remontrances polies de ses parents. Les sentinelles de l'Aegis étaient là pour aider la population, pour les défendre contre toutes les menaces. C'était ça qu'elle voulait faire. À douze ans seulement, elle avait déjà trouvé sa vocation. À quatorze, ce rêve s'était mué en certitude.

Les cloches résonnaient dans la ville, et la foule se pressait sur les places de la cité. Tenant dans ses bras son petit frère d'à peine deux ans, elle s'installa à côté d'une vieille statue de Rune pour écouter ce que les colporteurs avaient à dire. C'est là qu'elle entendit pour la première fois parler des Corps expéditionnaires et de l'Effort de Redécouverte. Bien entendu, les soldats de l'Ordis seraient mobilisés pour s'enfoncer au sein de la Terra Incognita. Ce sont eux qui veilleraient à la sécurité de la plus grande entreprise de l'humanité...

Le soir venu, alors que Kojo était déjà couché, elle chercha à convaincre ses parents. Gulrang ne se voyait pas travailler l'ébène comme sa mère, et encore moins tenir une supérette de quartier. Quand elle serait en âge de le faire, elle intégrerait l'Aegis, qu'ils le veuillent ou non. Elle voulait gravir les échelons de l'Ordis et devenir un Paladin de l'Aegis. Elle écouta attentivement les sermons désespérés de ses parents, qui voulaient la faire changer d'avis. Oui, la vie de soldat serait dangereuse, et oui, cette existence serait dure. Mais c'est ce qu'elle voulait faire, et rien ne parviendrait à l'en dissuader...

En contrepartie, durant les quatre années suivantes, ils pourraient entièrement compter sur elle. Elle s'occuperait de la maison, amènerait et irait chercher Kojo à l'école, lui ferait faire ses devoirs, préparerait à manger... Mais une fois qu'elle serait assez grande, elle intégrerait les forces de l'ordre de la capitale. Elle se dressa comme un roc face à ses parents atterrés ; un roc que rien ne ferait bouger. Devant cet entêtement, Yawo et Tehea se retrouvaient démunis. Leur fille était obstinée, mais cela prouvait bien à quel point elle pouvait montrer de la persévérance vis-à-vis de quelque chose qu'elle voulait du plus profond de son cœur.

Las, ils acceptèrent. Et comme pour le punir d'avoir mis cette idée fixe dans la tête de leur fille, ils demandèrent à Venka de la préparer à intégrer les effectifs de l'Aegis. Le vétéran buriné ne put que céder face à l'insistance de Tehea, se sentant bien entendu coupable de lui avoir fait miroiter cette vie compliquée. Commença alors pour la jeune fille un quotidien chargé. Lever aux aurores pour se muscler et développer son endurance, puis la préparation du petit-déjeuner et le trajet vers l'école de Kojo. S'ensuivaient ses propres cours et ses devoirs, avant de gérer les repas du soir et le coucher de son frère. Puis, chose qu'elle attendait impatiemment chaque jour, venait l'heure pour Venka de lui inculquer ce qu'elle devait savoir pour être digne d'intégrer les corps armés de la Faction Ordis.

Si ses parents voulaient la rebuter avec ce rythme intense, ce fut raté, car elle témoigna d'une persévérance exemplaire, d'un dévouement sans faille. Même Venka fut surpris de voir tant de pugnacité chez quelqu'un de si jeune. Elle accrut sa masse musculaire et son endurance, s'entraîna au maniement des armes. Elle étudia diligemment les textes de lois, même les plus rébarbatifs, apprit les Glyphes du Heka pour découvrir les bases de l'Altération ordis. Au fil du temps, ses parents en vinrent à accepter qu'ils avaient eu tort de vouloir la décourager. Gulrang était faite pour embrasser cette vie d'épreuves.

Durant ses permissions, Gul revenait à la maison. Elle pouvait voir Kojo grandir et devenir un fier jeune homme, probablement aussi borné qu'elle. Mais si elle était stoïque et martiale, lui était exalté et fanfaron. Elle avait bien tenté de le discipliner quand elle s'occupait de lui, mais il n'avait pas dû retenir grand-chose du temps passé ensemble. Ou bien avait-elle trop appuyé ses leçons, et en juste retour de bâton, il était devenu désinvolte et surexcité ? À chaque fois qu'elle posait pour quelques jours son baluchon, c'était le même rituel ininterrompu de chamailleries et de taquineries bravaches. Et cette parenthèse passée, elle était heureuse de retourner à la caserne.

Sa trajectoire au sein de la hiérarchie ordis fut spectaculaire. De simple cadette, elle passa recrue en à peine quelques mois. L'entraînement de Venka et la diligence de Gulrang avaient porté leurs fruits. Seulement deux années lui suffirent pour devenir une Troupière officielle. À cette occasion, elle fut marquée entre les omoplates du Losange de la Faction, qui avalisait son appartenance à l'Ordis, et lui ouvrait l'Esprit-Ruche qui liait tous ses membres entre eux. L'expérience fut bouleversante, tandis que son esprit s'éveillait à la présence des autres, à la lisière de sa conscience. D'une caresse, elle pouvait appeler l'un d'entre eux. D'un simple mouvement de sa volonté, elle pouvait solliciter la présence d'un autre...

Officialisée en tant que membre à part entière de l'Ordis, elle continua de se distinguer, au point d'être affectée au poste le plus périlleux d'Asgartha : celui de garder les frontières de la péninsule face au Tumulte qui se déployait au-dehors. Quand elle contempla pour la première fois, depuis les hauteurs du Rempart, les étendues de Tumulte de Caer Oorun, elle vit l'étape suivante de son ambition. C'est là-bas qu'elle voulait aller pour porter la sécurité d'Asgartha à cet ailleurs encore hostile et inconnu.

Mais l'hostile et l'inconnu s'invitèrent au lieu de patienter sagement. L'alarme résonna dans sa chambrée, et elle se leva pour s'habiller en hâte. Arrivée sur les hauteurs du Rempart, elle vit la cause de tout ce raffut : une lueur irisée scintillait au loin, annonçant qu'un flux de Tumulte allait déferler vers la péninsule. Déjà, les générateurs de Kelon vrombissaient, façonnant un bouclier face au Tumulte, les soldats et les Altérateurs se précipitaient sur les créneaux pour repousser les effluves chaotiques. Le cœur battant, les soldats se mirent en position, afin d'être prêts à faire face au danger...

La vague heurta le Rempart. Heureusement, l'onde n'avait pas la puissance du tsunami qui avait déferlé sur Asgartha au début du siècle. Mais le Tumulte avait charrié cette fois des Chimères, qui se matérialisèrent soudain sur la dentelure du mur magique. Deux d'entre elles échouèrent non loin de Gulrang. L'une d'elles s'insuffla dans une statue de pierre, qui prit soudain vie, et l'autre avait l'apparence d'un griffon aux plumes bleutées. Les deux créatures se jetèrent l'une sur l'autre, et dans le fracas de leur bataille, renversèrent colonnes et murets de pierre.

Dans la terrible confusion, les soldats s'éparpillèrent, rompant les rangs. Des parpaings de pierre tombaient et se brisaient sur le sol. Les entités se bousculaient, chargeaient, se percutaient dans un fracas de fin du monde. Le griffon repoussa le Golem, qui heurta violemment une paroi de marbre. Cette dernière bascula en arrière, mais l'un des blocs de roche se détacha de l'édifice pour fondre vers Gulrang. Elle vit le pan de mur lui tomber dessus, et elle leva son bouclier, tout en sachant que le geste serait vain. Elle ferma les yeux, s'attendant à être écrasée.

Mais la statue animée avait réussi à lever son bras pour protéger la Troupière de l'Ordis. Le Golem sembla la regarder dans les yeux, comme pour s'assurer qu'elle allait bien. Désorientée, estomaquée d'avoir survécu, elle eut du mal à comprendre ce qui venait tout juste de se passer. Une Chimère lui avait sauvé la vie ? Mais le griffon n'avait pas été oisif. Il avait profité de l'inattention pour fondre sur la créature de pierre, absorbant son Mana comme s'il s'agissait d'un souffle vital. Et c'en était sûrement un...

Sans réfléchir plus que ça, Gulrang posa ses mains sur le sol, faisant appel au Heka pour écrire dans la pierre les concepts qui allaient l'aider à triompher. Là où elle traça des Glyphes dans le sol, de prodigieuses épines se mirent à jaillir. Par instinct, le griffon étendit ses ailes pour échapper aux aiguillons de marbre, mais trop tard. Deux dards s'enfoncèrent dans son flanc, et il bascula par-dessus le crénelage, inerte et sans vie. Le Golem se redressa quant à lui péniblement, affaibli, acquiesçant toutefois en direction de la soldate ordis, comme pour la remercier à son tour. Mais les autres sentinelles l'encerclèrent pour le menacer de leurs hallebardes.

Sans force, la créature se laissa capturer sans opposer la moindre résistance. Gulrang fut quant à elle amenée à l'infirmerie, bien que ses blessures ne fussent au final que superficielles. Mais malgré l'adrénaline, ou à cause d'elle, Gul ne parvint pas à trouver le sommeil, cette nuit-là. Elle alla voir la Chimère, qui patientait dans sa geôle. Elle voulait savoir pourquoi elle l'avait sauvée. Mais communiquer avec elle fut une autre paire de manches. Pour autant, en utilisant les Glyphes du Heka, la soldate et la statue sentiente parvinrent à entamer une discussion, en exprimant et décryptant des idées.

Elle alla le voir à plusieurs reprises. Le Golem était intelligent, et s'avéra presque de bonne compagnie. Ils débutèrent une conversation laborieuse, se satisfaisant de petites victoires, quand ils parvenaient à se faire comprendre. La Chimère avait été attaquée par le griffon au sein d'un ouragan de Tumulte. Elle avait été poussée par la faim et un besoin rapide de Mana. C'est ainsi qu'il était possible de subsister dans le Tumulte, en ponctionnant le Mana là où il était présent. Et elle en amalgamait énormément au sein de son être...

Les supérieurs de Gulrang observèrent son manège. Ils la laissèrent converser ainsi pour en apprendre davantage sur ce qui était tapi au-delà des frontières d'Asgartha. Et au terme de semaines de dialogues, Gul et la Chimère avaient développé une déroutante connivence. Le Golem était incapable de s'exprimer en faisant appel aux sons, et ne pouvait que souffler sans bruit depuis un orifice situé au niveau de son visage. Mais quand Gulrang lui apporta une trompette, la Chimère parvint à en extraire des notes cacophoniques mais puissantes. La soldate éclata de rire en voyant l'expression troublée puis euphorique du monstre de pierre, et il lui sembla qu'il riait aussi de bon cœur, à sa manière. C'est à cette occasion qu'elle lui donna le nom de Tocsin, et le Golem sembla enchanté de ce nom, lui qui n'en avait jamais eu jusque-là.

Quand ils furent sûrs que la créature ne représentait pas un danger, ils lui permirent de quitter sa cellule. Gul fut chargée de lui faire découvrir Arkaster et la vie de ses habitants. Depuis l'annonce du lancement de l'Effort de Redécouverte, la Faction était à la recherche de personnes pouvant se lier à une Chimère, et l'occasion était trop belle pour la laisser passer. Mais étonnement, quand elle présenta Tocsin à sa famille, elle découvrit que Kojo avait lui aussi recueilli une Chimère. Le jeune garçon était tombé sur une créature du Tumulte qui s'était échouée sur les contreforts herbeux de la capitale, probablement en même temps que la houle qui avait charrié Tocsin.

Au fil du temps, elle et Tocsin aspiraient de plus en plus à se faire comprendre l'une de l'autre. Communiquer avec des Glyphes était un processus fastidieux et frustrant. Le Musubi s'imposa naturellement à eux, et quand elle en parla au Golem, ce dernier accepta sans aucune hésitation. À travers l'Esprit-Ruche, d'autres pourraient converser avec lui. Tocsin pourrait se faire comprendre, et comprendre en retour... Il pourrait devenir un sérieux atout pour la Faction, quand les Corps expéditionnaires se mettraient en route. Mais bien plus que ça, lui et elle pourraient enfin échanger pleinement, comme les amis qu'ils étaient devenus.