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  • 28 janvier 2026

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5 minutes

393 AC

"Rapsit, major Dimuri."

L'Ouroboros tout entier crisse et gémit alors que le métal de sa coque se tord, se gondole, que des passerelles entières sont disloquées par les vents tourbillonnants, disparaissant dans les bourrasques du cyclone comme dans le gosier d'un ogre. Le Wayfarer ne s'en sort pas mieux : des clochers et des toits sont arrachés, leurs tuiles formant, à cette distance, une traînée de particules au sein de l'orage. L'un de ses ballons éclate sous le coup des courants cisaillants.

Et ces vibrations lancinantes qui parcourent le vaisseau, qui diminuent, qui s'intensifient... c'est comme la respiration d'une bête au sommeil agité.

"Situation aussi normale que possible, Amirale ! Avaries et dommages superficiels !"

Temera se mord la lèvre. Ses mains sont crispées tandis qu'elle regarde à travers la baie craquelée. Au sein des nuages vociférants, elle peut parfois voir, à demi voilées par le flou atmosphérique, les queues des Léviathans, dont ils suivent la procession sans dévier d'un iota. Sagitta, Alelo, Lucan, Koi, Zaratan... avec Halua pour les précéder au sein de la Tourmente.

Toute l'Armada évolue dans leur sillage, là où les flux ont été atténués par leur passage. Tous ces mastodontes forment comme une tête de flèche, un éperon de cavalerie qui charge au sein de la mêlée. Ils ouvrent la voie, et eux profitent de leur aspiration. L'Amirale Singh fronce les sourcils, essaie de calmer sa respiration. Oh, comme elle déteste se sentir impuissante, à la merci des éléments. Mais elle ne peut rien faire de plus, hormis encourager les troupes. Les dés ont été jetés. Il ne reste plus qu'à croiser les doigts et s'en remettre à la destinée.

Le plan avait une chance de fonctionner, et c'était déjà ça. Appeler les Léviathans avait été une gageure. Les guider au sein de la tempête était un pari osé. Tout devant, les Exalts étaient réunis pour protéger le frêle esquif des ravages du Tumulte. Ils protégeaient tous le rabatteur, qui jouait de l'appeau pour attirer les Léviathans, comme le joueur de flûte commande aux rats... Par leur nature, les Léviathans se gorgeaient de Mana. Le vide qu'ils laissaient derrière eux attiraient moins le Tumulte. Et en perçant ainsi l'ouragan, ils créaient derrière eux une brève accalmie, avec une chute drastique de la vitesse du vent, une poche, qui permettait à la flottille de ne pas finir broyée…

Mais il suffisait que l'un d'entre eux rompe la formation pour que tout aille à vau-l'eau. Temera chasse l'idée dès qu'elle affleure dans son esprit, par réflexe. Il y avait au sein des rangs militaires des superstitions tenaces : voir la défaite mène à la défaite, croire en l'impossible permet de le réaliser... mais quoi de plus naturel, au fond, dans un monde où la visualisation d'une idée permet de la manifester dans le monde ?

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"Des nouvelles de Mandjet ? demande-t-elle à l'officier de pont.

— À la traîne, mais il rattrape son retard."

Elle soupire de soulagement. Perdre un navire amiral, si peu de temps après sa réhabilitation aurait été un camouflet terrible. Une nouvelle fissure fleurit le long de la vitre blindée. Les Yzmir les avaient avertis que leurs efforts se concentreraient avant tout sur le Tumulte. Et c'était sensé sur le papier. Savoir si c'était la bonne décision, en revanche... Tumulte ou cyclone, le résultat serait le même en définitive.

"À combien de temps sommes-nous ?

— H moins quatre minutes, Amirale."

Quelques minutes seulement à tenir. Ils pouvaient y arriver. Les Augures avaient estimé que la traversée de l'ouragan prendrait un peu moins de trois heures. Et elles avaient été terriblement longues, comme si elles s'étaient étirées à l'infini. En regardant les officiers, elle voit que tous ont les yeux rivés sur leur montre, ou sur le compte à rebours de l'écran principal. Hormis les sifflements du blindage et les spasmes, le silence est assourdissant.

"Demande de soutien du VEA Sonata, Amirale ! Leur flanc bâbord est trop exposé !" hurle soudain l'officier de communication.

Son sang ne fait qu'un tour.

"Placez-nous en vecteur 6.34 et dites-leur de se positionner à cinq heures.

— Bien, Amirale", répond-il après une brève hésitation.

Non, ils n'auraient pas de perte aujourd'hui. Pas si elle pouvait l'éviter. Elle entend l'Ouroboros geindre en se rapprochant de la bordure du cône de sécurité. Un peu plus, et la morsure du vent serait telle qu'elle éventrerait la Sahanka. Avec la décompression qui irait de pair. Elle fait claquer sa langue en murant les images qui lui viennent dans un cachot de son esprit.

"Modifiez l'angle de l'anneau externe de 1,36 degrés tribord.

— Oui, Amirale !"

Puis elle se tourne vers l'horloge, écoutant, le ventre contracté, la coque qui hurle, grince, se lamente, sous la pression du Tumulte et de la Tourmente. Ce n'est même plus une histoire de minutes, mais de secondes, avant la libération. Encore quelques poignées de secondes. Il faut tenir, juste quelques klicks de plus. Elle aurait pu croiser les doigts, à cet instant. Elle aurait pu formuler des prières à Ganesh, Lakshmi ou Benzaiten... Elle fait le décompte dans sa tête. Elle ne peut s'en empêcher. C'est comme si tout le monde se retenait de respirer.

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Au dehors, le Tumulte souffle encore, filaments de rose mêlés au gris des vents dévastateurs. Son estomac se noue, mais elle se retient de faire le moindre commentaire. Quelques secondes passent encore, et elle s'apprête à remobiliser ses troupes. Elle remet de l'ordre dans ses idées : quelles directives donner pour qu'ils restent concentrés, quels mots utiliser pour qu'ils gardent espoir... C'était sa fonction et son mandat. Elle inspire, prête à prendre la parole.

Soudain, une violente lumière envahit toute la passerelle de commandement, si intense et éblouissante qu'elle doit détourner le regard pour ne pas être aveuglée. Elle secoue la tête et cligne des yeux à répétition pour chasser l'étourdissement, avant de regarder droit devant elle.

Le soulagement est incommensurable. L'azur du ciel est là, au-dessus de leur tête. L'ouragan forme un large anneau autour de leur position. Elle effectue de rapides calculs, hoche la tête, satisfaite du résultat. Ils ont légèrement dévié de leur trajectoire, mais de façon négligeable. Ils sont dans l'œil du cyclone.

Elle voit les Léviathans se disperser devant eux, maintenant que le rabatteur a arrêté de les appâter. Certains plongent sous les nuages, tandis que d'autres remontent vers la voûte céleste. Alelo serpente vivement et claque des mâchoires en signe de défiance face à Zaratan, mais c'est plus de l'intimidation qu'autre chose. Les deux forces de la nature se séparent sans déclencher de conflit. L'Amirale soupire, et se décrispe enfin. Sa main tremble maintenant que l'épreuve est passée, et que l'effet de l'adrénaline commence à s'estomper.

Ils vivront un jour de plus…

Elle regarde autour d'elle, s'apercevant soudain qu'un silence pesant a envahi le pont, là où elle s'attendait à des exclamations de joie. De nombreux officiers sont debout, tournés vers le sud. Ils semblent bouche-bée, comme si quelque chose les avait…

C'est alors qu'elle le voit, et ses yeux s'écarquillent sous le coup de la surprise. Autour d'elle, le silence se mue en murmures. Rana saisit le bras d'un des officiers radio, mais ce détail, comme bien d'autres, ne s'enregistre même pas dans son esprit.

Car elle a les yeux rivés sur la colonne incandescente qui s'étire jusqu'au firmament. Celle qu'ils ont suivi comme l'étoile polaire durant ces longues semaines. Celle qui a répondu, comme un signal jumeau, au pilier de lumière de la Cité des Sages. Et sa source... Ils peuvent désormais voir sa source, et cette révélation est d'une magnitude telle que même elle en reste coite, incapable de remettre de l'ordre dans ses idées, ses émotions.

C'est une immense île volante, flottant indolemment au centre du vortex. Et un gigantesque arbre s'y déploie, presque aussi grand que le Nilam ou le Fuseau. Un autre arbre-monde... Pour autant, ce n'est pas cela qui lui coupe le souffle, mais la cité — blanche et vibrante — qui a bourgeonné à sa base et le long de son tronc jusque dans ses branches. Quand elle reprend un peu ses esprits, elle fait une rapide estimation : par sa verticalité, la superficie de la métropole doit être imposante. Elle dépasse peut-être même celle d'Arkaster. Non, ce n'est pas une simple métropole. C'est une mégalopole, qui a colonisé le moindre arpent de l'atoll.

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Mais là où la Cité des Sages était une ville abandonnée, déserte et stérile avant leur arrivée, la ville suspendue qu'elle contemple grouille de vie. Une multitude de vaisseaux volants l'encerclent, si nombreux qu'on dirait un essaim d'abeilles autour d'une ruche. Elle voit des plates-formes et des ports d'amarrage, des jardins somptueux, des rivières de liquide doré qui coulent le long du tronc et ruissellent jusqu'à ses racines... et des habitations, tant d'habitations.

Elle sait qu'elle devrait dire quelque chose, mais elle reste sans voix face à ce spectacle. Des rues comme creusées dans l'albâtre, et veinées d'or. Non. De Sève, évidemment. Des quartiers entièrement végétalisés, organisés en une myriade de terrasses et de niveaux... Il y a des kyrielles d'oiseaux qui volent et qui nichent çà et là, des ponts, des funiculaires, des tyroliennes... Et leur technologie semble égaler voire dépasser la leur…

"A... Amirale, navire en approche à dix heures !" bégaie soudain l'officier détecteur.

En effet, elle voit qu'un bâtiment a déjà arraisonné l'embarcation des Exalts. Un autre est en train de se positionner pour intercepter Halua, alors que plusieurs nefs quittent les quais de la cité pour lui venir en renfort. Et l'Armada est aussi dans la ligne de mire. Ce qui s'apparente à des frégates et des destroyers sont en approche de leur position.

Sont-ils hostiles ? L'éventualité éclot dans son esprit, même si elle aimerait que ce ne soit pas le cas. Le signal lumineux pouvait-il avoir été un leurre plutôt qu'une invitation ?

"Armez les canons et calculez les solutions de tir", formule-t-elle enfin.

Le doute n'était pas permis. L'inaction non plus.

"À vos ordres, Amirale !"

Après une gracieuse manœuvre, les vaisseaux de guerre s'immobilisent, formant un rempart entre la flottille asgarthi et la cité des nuages. L'Amirale Singh les observe, cherchant à déceler le moindre indice sur leurs intentions, tandis qu'un lourd silence s'installe sur le pont.

"Ouroboros, Mandjet, Mesektet, Horizon, Tempest. Parés à faire feu !"

Elle hoche la tête sans mot dire. Sa bouche est sèche. Son cœur bat la chamade. La tension monte au fur et à mesure que les minutes s'égrènent. Puis, après ce qui semble une éternité, une voix se met à résonner depuis les enceintes. Temera se tourne vers son Horomancien, qui sonde les mots énoncés de ses Iris et les lui traduit.

"Le peuple Reka vous salue, fils et filles perdus de l'humanité, entonne une voix chaleureuse et assurée. Nous vous souhaitons la bienvenue à Asty."