
Arjun & Spike

Lore
11 février 2024
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Le ciel est à peine en train de s'allumer, au loin. Il y a dans l'air encore plus de nuit que de jour, et le silence qui règne est celui de l'éphémère passage entre l'obscurité et la lumière. Dans la pénombre de l'aurore, les sons nocturnes se sont tus, et ceux du matin débutent à peine, par le biais des premiers trilles stridents des oiseaux. Accroupi·e, iel saisit une poignée de terre et la frotte longuement dans la paume de ses mains. Iel hume l'humus, se laissant bercer par toutes les odeurs qu'il charrie. L'arôme capiteux de la décomposition, la fragrance entêtante du terreau et du fumier, les riches effluves d'herbe et de mousse, d'écorce et de moiteur... Iel laisse ce bouquet saturer ses sens. C'est une bonne terre, fertile et féconde. C'est une terre généreuse et prête à faire éclore. C'est là l'odeur de la vie.
Mais il n'est pas encore temps de manier bêche ou fourche, râteau ou binette. Il est l'heure de saluer ses plantes, de voir comment elles se portent. Arjun déambule à travers le potager, pesant les grappes de tomates qui commencent tout juste à rougir, auscultant les feuilles veinées des courgettes en train de fleurir. Iel caresse les branches drues des choux kale, déterre une betterave avant de l'épousseter et d'en trancher une fine lamelle. Le jus rouge coule sur ses doigts tandis qu'iel la dépose sur sa langue, laissant son goût terreux émoustiller ses papilles. Ce sera une bonne récolte, et le négociant de Cornucoopia sera content de ce qu'iel lui proposera dans les prochains jours.
Arjun ferme les yeux tandis que les premières lueurs de l'aube embrasent l'horizon. Ce sera une belle journée aujourd'hui. Iel étend sa perception, sentant le Skein se déployer à travers ellui et son potager. La toile énergétique vibre de vie, foisonnante, luxuriante. Chaque plante coopère avec sa voisine, avec les abeilles qui volettent, avec les mille-pattes et les lombrics qui grouillent dans la terre. Les aubergines rayonnent, entourées de capucines et de bourraches. Les épinards s'harmonisent parfaitement avec les fèves et les alliacées. Arjun sent toutefois que les laitues subissent modérément la pression des plants de persil. Iel devra intervenir pour qu'elles se portent un peu mieux.
Satisfait·e, iel souffle longuement et ouvre les yeux. Quelques secondes sont toujours nécessaires pour que ses sens se réacclimatent, pour que son esprit se réveille et se déconnecte du Skein. Il n'y a rien de vraiment alarmant à signaler. Pas ici, en tout cas. Son regard se porte au-dessus de la cime des arbres, loin au nord, vers l'horizon brumeux. Sur l'autre berge, la Katkera s'étire à perte de vue, noyée dans le brouillard de la forêt qui respire. Au-dessus de la canopée, iel peut voir le feuillage rosé du Fuseau s'étendre à travers le ciel. Ce n'est qu'une petite tache de là où iel se tient, mais iel sait à quel point l'arbre-monde est majestueux et monumental.
Pourtant, cela faisait des années qu'il était malade. À chaque fois qu'Arjun effectuait le pèlerinage jusqu'au centre de la Katkera, iel pouvait voir l'arbre gigantesque dépérir. Parfois, ses feuilles se couvraient d'un duvet blanchâtre, comme s'il était attaqué par des moisissures parasites. Certaines de ses grandes branches semblaient rongées de l'intérieur avant de mourir. Certes, cela faisait le bonheur des familles de vendangeurs. Ces rongeurs y bâtissaient leurs nids et terriers pour se protéger des oiseaux de proie et autres prédateurs. Mais pour de nombreux Muna, cet étiolement progressif avait de quoi inquiéter. Malgré tous les soins prodigués et toutes les précautions prises, le Fuseau semblait s'atrophier inexorablement.
Comme de nombreux autres Muna, Arjun tenta de trouver un remède. Pléthores de mushs furent invités à étendre leur mycélium dans son écorce pour purifier sa sève. On appliqua de puissants onguents pour protéger son bois de plus en plus grignoté. C'était comme s'il manquait quelque chose au Fuseau, comme s'il avait pendant longtemps résisté, mais que ses forces le quittaient désormais. Comme si son instinct de vie s'était éteint, sans que rien ne vienne de nouveau le raviver... Arjun, la boule au ventre, voyagea à travers toute la péninsule à la recherche d'un traitement, d'un antidote, d'un miracle. Mais si une solution existait sûrement quelque part, ce n'était pas en Asgartha qu'elle semblait se trouver.
Avec de nombreux compagnons, ils veillèrent sur l'arbre-monde, tandis que d'autres Muna venaient de loin pour participer aux conciliabules. Depuis combien de temps le Fuseau était-il en train de mourir ? Qu'est-ce qui avait amorcé son déclin ? Était-il inéluctable ? Était-ce dans le cycle naturel des choses ? Tous savaient que le Fuseau était un nœud du Skein. Toute la toile de Mana de la presqu'île, voire de la péninsule, était connectée à cet arbre aux dimensions folles. S'il venait à disparaître, que cela signifierait-il pour les autres plantes environnantes, les myriades d'espèces animales qui dépendaient de sa présence ? Arjun ne pouvait se résoudre à le voir se flétrir.
Spike s'éveille à son tour, baillant sans retenue en se frottant les yeux. Puis il éternue subitement, ses piquants émergeant de sa peau un bref instant avant de se rétracter. Il regarde Arjun avec la goutte au nez — comme une bulle de rosée — et les yeux encore embués de sommeil, tandis qu'un mince sourire illumine son visage. L'agriculteur·trice tapote affectueusement sa tête, et il se laisse cajoler. Dans quelques minutes, il sera entièrement réveillé et se mettra à danser comme à son habitude, tout heureux de se promener au sein des cultures. Iel était heureux·se de pouvoir compter sur sa bonne humeur de chaque instant, toujours prêt à aider, toujours curieux de ce qu'iel faisait.
Iel l'avait rencontré en se promenant sous le couvert des arbres, un bâton à la main. La Chimère essayait d'escalader un pommier, glissant sur la mousse qui recouvrait ses racines. Elle tentait vainement de décrocher une pomme, rouge et juteuse. Mais la plus basse d'entre elles était malheureusement hors d'atteinte de la petite créature. Elle était tellement absorbée par son potentiel butin qu'elle ne prêta pas attention à ellui quand iel approcha à son tour. De son bâton, Arjun frappa le tronc de l'arbre fruitier, et une pomme tomba mollement à côté du cactus sentient. Quand la Chimère la vit, elle se précipita sur elle pour l'enlacer avec amour, avant de croquer à pleines dents dans le fruit sucré et succulent.
Depuis, Spike ne l'avait pas quitté·e d'une semelle. La Chimère l'avait suivi·e, d'abord timidement, puis de manière plus délibérée. Elle sortait parfois la tête de derrière un rocher, l'observant avec attention et, il est vrai, un peu d'avidité. Arjun déposait alors à son intention quelques baies ou une tranche de pain beurrée, qu'elle se plaisait à dévorer goulûment. Au fil des jours, le petit cactus se faisait de moins en moins farouche, venant même à sa rencontre quand sonnait l'heure d'un en-cas. Et un jour, Arjun proposa à la Chimère de monter sur ses épaules, ce qu'elle fit sans rechigner. Avec le temps, elle prit même l'habitude de somnoler là, ou dans sa capuche, dans laquelle elle s'emmitouflait dès que l'occasion se présentait.
Durant ses longues pérégrinations, Spike fut d'un grand réconfort. Si au départ, iel pensait que c'était la petite créature qui dépendait d'ellui pour survivre, au fil du temps, iel se rendit compte à quel point iel avait besoin d'elle pour continuer à avancer. Quand la lassitude l'étreignait, la Chimère était là pour lae motiver, pour lui redonner courage. Quand le mal du pays lae saisissait, c'était Spike qui lui redonnait le sourire, par ses pitreries involontaires. Se lier par le biais du Musubi fut pour eux une évidence, presque une nécessité. Lors de la cérémonie du lien, lorsque leurs essences s'entrelacèrent, il leur apparut que depuis toujours, ils avaient été comme deux âmes sœurs, deux faces d'une même pièce.
Un soir, lors d'une veillée au coin du feu, Arjun se leva pour prendre la parole. Il lui semblait clair que pour aider le Fuseau à reprendre vie, il n'y avait d'autre choix que de partir au-delà des frontières d'Asgartha. Peut-être était-ce un rêve fou, une chimère. Mais quelqu'un se devait de faire ce voyage, faute d'alternative. Iel déclara à tous qu'ils étaient prêts, Spike et ellui, à tenter l'aventure, quelle que soit son issue. Bien entendu, il y aurait mille dangers à braver, cent mille obstacles à franchir, mais la survie du Fuseau était en jeu, ainsi que le bien-être de toute la Katkera. N'était-ce pas quelque chose qu'ils se devaient de tenter ? Les autres Muna n'eurent pas à donner leur assentiment par un quelconque vote à main levée. Arjun ressentit, à travers les veinules du Skein, l'unanime bénédiction de ses pairs.
Pour autant, de nombreuses années les séparaient encore du grand départ. Arjun et Spike se rendirent à la capitale pour aider les Corps expéditionnaires à se préparer. Les Muna fournirent leur expertise pour mettre sur pied des cultures mobiles et pérennes afin de subvenir aux besoins en vivres des forces d'exploration. Agriculture hydroponique, permaculture, régénération des sols et biomimétisme... Iel offrit toutes ses connaissances aux contingents de paysans, d'éleveurs et de métayers qui allaient accompagner l'Effort de Redécouverte dans des environnements où ils ne pourraient plus compter sur l'abondance nourricière de la péninsule.
Spike grimpe sur son genou et vient poser sa tête dans le creux de son bras. Par le lien qui les unit, il sait quand quelque chose le tracasse, sans qu'iel ait besoin de vocaliser quoi que ce soit. Iel lui fait un bref signe de tête, pour le rassurer, lui dire que tout va bien. Autour d'eux, d'autres cultivateurs viennent les rejoindre tandis que l'aube assoit son emprise sur le monde. Il y a quelques-uns de ses cousins, ses oncles et tantes, son frère, son grand-père. Ils se dispersent dans les champs, les plantations et les vergers... Avant le départ, Arjun avait insisté pour prendre quelques mois pour les revoir, et partager leur vie réglée sur le simple rythme des saisons. Iel allait s'occuper humblement de remuer la terre, de planter, de cueillir. Comme iel l'avait fait quand iel était petit·e.
En usant de l'Altération, iel allait faire croître les champs de blé, de lin, d'épeautre, d'endives, de luzerne, de mâche et d'amandier. Pendant quelques mois encore, iel aurait l'occasion de participer à cette existence simple et sans fioriture. Durant la journée, iel allait bêcher, insuffler du Mana dans chaque graine pour exprimer toute leur vivacité. Iel allait semer, bouturer, presser les olives et le raisin. Iel se laverait les mains dans le ruisseau avant d'engouffrer sa collation, quand le soleil serait au zénith. Puis iel ferait sûrement la sieste à l'ombre du saule pleureur, à moins que le ciel n'en fasse qu'à sa tête et ne se couvre...
Demain, iel irait peut-être avec sa nièce, Flore, s'occuper des yaks, dans la plaine en contrebas. Prenant son bâton de berger, iel suivrait peut-être quelque temps la lente transhumance des troupeaux. Ou peut-être aiderait-iel Qaaje à réparer sa grange, avant que vienne la saison des pluies... Il y avait tant à faire ici aussi, tant de petites choses et pourtant si essentielles. Mais tous ces labeurs se calquaient sur la cadence indolente de la nature. Cette vie était un éloge à la lenteur, au bonheur de voir les choses s'éveiller à leur rythme. Et iel aurait besoin de se souvenir de tout cela, quand iel serait loin, là où tout n'était que chaos et changements effrénés.
Le soir, ils s'assiéraient tous autour de la table, se passant les plats tour à tour. Ils riraient un peu fort, chanteraient peut-être, s'ils étaient d'humeur, au gré de la danse frétillante des lucioles. Le feu crépiterait dans l'âtre, projetant des étincelles dans le ciel nocturne. Dans quelques jours, quand iel reviendrait du village après avoir confié ses cargaisons au négociant, iel distribuerait quelques cadeaux à sa famille. Peut-être une nouvelle robe pour Riya, pour la remercier pour ses gâteaux au miel, et un jouet en bois pour le petit Ozbeg, pour fêter sa cinquième année. Peut-être troquerait-iel quelques sacs de patates contre de nouveaux outils, ou bien des peaux ou de la laine... En échange, iel emporterait avec ellui tous ces souvenirs, tous ces précieux moments. Car ce seraient eux qui leur tiendraient chaud quand ils se retrouveraient seuls face au Tumulte, là où plus rien n'aurait de sens.